Cher résidu de détartreur rouillé, 
Hier soir, je me réjouissais de  passer pour la première fois de l’année un agréable moment en compagnie de mon ami Laurent à la Maison Plume au 61 de la rue Charlot (Paris 3ème) avant d’aller dîner. Oui, je fréquente les pâtisseries avant d’aller dîner, et alors ? Tu fréquentes bien les coins de rues obscurs, est-ce que je te juges moi ? Quoique nous ne nous connaissions pas, j’aurais eu plaisir à te faire découvrir les créations sans sucre et sans gluten de Tara, la jeune propriétaire, les unes s’avérant tout aussi savoureuses que l’autre. Autour d’une tasse de thé fumant, nous aurions partagé une tarte… deux si tu es aussi gourmand que moi et peut-être même une galette, épiphanie oblige. Entre les tables dépareillées et les chaises rempaillées de ce petit cocon rassurant, nous aurions appris à nous connaitre… Je t’aurais raconté les joies, les doutes, l’excitation de la vie d’artiste et tu aurais promis de venir m’applaudir le 23 mars prochain au Zèbre de Belleville (n’hésite pas à encourager tes connaissances à réserver !). Tu m’aurais raconté tes joies, tes doutes, l’excitation de la vie de mauvais garçon, je ne t’aurais rien promis et peut-être nous serions nous revus… Bref, nous aurions passé un bon moment, ou tout au moins pas mauvais les pâtisseries aidant, avant de remonter toi sur ta moto, moi sur mon vélo et de reprendre chacun le cours de nos vies passionnantes. Au lieu de ça, alors que je passais un agréable moment en compagnie de mon ami Laurent comme je le disais en introduction, je ne me doutais pas que toi l’espèce de vieux marc de café moisi, toi le résidu de compost d’escalope de veau, toi la vieille branchie d’huître avariée, tu rasais sournoisement les murs des rues Paris, des pinces coupantes au fond des poches de ton Wrangler que j’espère trop petit, pour rejoindre le coin de la rue du Forez où tu as découpé dans la lueur faible et gratuite d’un réverbère municipal, en loucedé et en moins de 30 minutes (saluons ici ta célérité et ta technique) les deux antivols du vélo électrique que j’avais acheté en septembre. J’avais déjà pu apprécier tes talents à domicile, lorsque l’été finissant, tu avais dépouillé mon précédent véhicule électrique, celui avec lequel je m’étais déplacée plusieurs années durant et dont j’évoque encore avec nostalgie les tâches de corrosion qui parsemaient le cadre,  tu l’avais dépouillé donc des deux antivols sécurisés qui le reliaient – sans selle et sans batterie, tu es sans aucun doute un vrai sportif – au mobilier urbain municipal encore, que la Ville de Paris a l’amabilité de mettre gratuitement une fois de plus à ma disposition.  Je te le dis tout net, toi la vieille rognure d’ongle incarné purulent, je te déteste, moi, de toutes mes tripes, de toutes mes entrailles, de tous mes organes, de tous mes muscles et ligaments, et je suis d’un naturel plutôt amical, tout le monde te le confirmera. Tu comprends, ou plutôt non tu ne comprendras pas, pauvre dépôt de piquette bouchonnée que tu es : j’aime faire du vélo dans Paris. J’aime cette sensation, un peu idiote peut-être, du vent qui me fouette le visage. J’aime quand j’enfourche mon vélo, devoir descendre systématiquement l’avenue Gambetta en roue libre, pour aller quasiment n’importe où ! J’aime faire tinter ma sonnette pour avertir les piétons que j’arrive. J’aime chanter à plein poumons devant leurs yeux étonnés. J’aime cette impression que les bords de Seine m’appartiennent. La nuit, j’aime encore sillonner les rues désertes ou, paresseuse, éviter un côte trop raide et faire un détour pour découvrir le Passage des soupirs. J’aime enfin après un diner un peu trop arrosé, prendre l’air et marcher un moment, mon guidon à la main, avant de monter en selle et pédaler en remerciant le moteur électrique de m’aider à rentrer en deux tours de pédales en haut de l’Avenue Gambetta !
Non tu n’y comprends rien. Je ne te demande pas de prendre soin de mon vélo, tu ne le feras pas. Ce matin, grâce à toi, je me sens vide et couillonne et en colère et triste. Je vais aller partager tout ça avec la maréchaussée. A pieds. Tu m’as passé l’envie de pédaler. Pour le moment. 
Cher résidu d’huile de fond de moteur noircie, je ne te souhaite pas une bonne année.

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