Chers amis, je ne vais pas y aller par quatre chemins (c’est déjà tout juste si j’ai réussi à en trouver un !) : hier, j’étais à B.
C’était ce qu’on appelle une expérience. Pour la parisienne que je suis, partir en banlieue, c’est partir en voyage. La banlieue, très honnêtement, je connais un tout petit peu.  Et puis, je l’avoue, surtout les banlieues de fiction, bourgeoises, modestes, populaires… La vie est un long fleuve tranquille… Tout ce qui brille… L’esquive… Divine… Les Misérables….  Mais en vrai de vrai, Les Misérables jusque hier je ne connaissais pas du tout du tout…
Cette année, épidémie oblige, on ne tracte pas sur le Pont d’Avignon, à moins de livrer des quatre fromages ou de proposer 20% sur les épilations demi-jambe. J’occupe donc mon mois de juillet à sillonner la Seine Saint Denis pour lire des livres aux enfants. Ils n’ont quasi pas eu d’école, ils n’ont pas eu de copains, ils n’auront pas de vacances (d’ailleurs je me demande s’ils en ont les autres années, des vacances ?), ils ont déjà été bien assez punis comme ça ! Cet été, ils auront donc des histoires, des jeux et plein de livres grâce aux ParcoTruc(k)s du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse. Je vous le dis tout net, c’est drôlement chouette de retomber en enfance, et d’ailleurs on ne peut pas vraiment dire que je m’ennuie.
Bon, côté dépaysement, je dois l’admettre, la Seine Saint Denis, ça n’est pas la Provence : ici point d’aïoli, de mistral, d’Ignace et son petit nom charmant ou de César pour te fendre le cœur ! En revanche pour l’exotisme, je peux te dire que tu es copieusement servi (et pour ce qui est de te fendre le cœur, crois-moi, y a de quoi) ! Ici, les boubous, les saris, les turbans et les masques sont de toutes les couleurs et colorent joyeusement le bitume triste des Cités, les parfums de wolof, de mafé, de couscous flottent entre les fenêtres ouvertes des tours A, B et C et on s’interpelle sans faire de manières en Bambara, Algérien ou Bengali…  D’ailleurs, les enfants m’ont appris à dire bonjour dans leurs langues et me voilà qui apostrophe à mon tour les fenêtres ouvertes : Ani Sogoma ! Salam ! Hyalo ! Comme par magie, des dames en couleurs apparaissent et me répondent en souriant.
Bon d’accord. Les dames enturbannées qui sourient, la cuisine aux mille parfums… Lorsqu’on arrive à B. ce n’est pas le Club Med non plus. Ou bien alors l’équipe d’animation est celle qui a coaché Vincent Kassel et  Mathieu Kassovitz  pour le tournage de La Haine. Mais bizarrement, le matin, lorsque je suis arrivée par le parking où agonisaient les cadavres de voitures désossées, il y avait plus de monde pour me saluer que dans mon propre immeuble ! Lorsqu’on est arrivés avec les copains, entre les immeubles aux murs sales de cette Cité en U (je dirais fin 1970 début 1971), j’ai cru que la gardienne accourait pour nous offrir un Lexomil mais c’était un café, une corne de gazelle et la clé du local des toilettes qu’il ne fallait surtout pas oublier de fermer à clé (quand j’y suis finalement allée après le café, la citronnade, le thé à la menthe, l’eau et le soda au parfum chimique indéfinissable, le canapé éventré et la fenêtre à la vitre cassée avec vue sur la cuvette m’ont coupé l’envie d’y retourner pour le reste de la journée). Avec les copains, on l’a remerciée et on s’est mis au boulot. Sous un arbre, seuls subsistaient les deux pieds en fonte d’un banc public dont on avait volé l’assise (?). Le sol était jonché de mégots de pétards (ceux qui font rigoler, pas les feux d’artifice…). On a retiré ce qu’on a pu, et puis on a installé les livres, les tables, les cerceaux les masques, le gel hydroalcoolique. Au premier étage, une dame en tunique violette a ouvert sa fenêtre  : « Vous faites quoi ? » je le lui ai expliqué. Elle nous a répondu que nous aurions dû faire une nocturne, ici « les enfants ils sont pas dehors avant dix heures… minuit… » Étonnée, j’ai répondu qu’on n’était pas là pour les ados… « Oui, j’ai compris, mais les petits, ils sont pas dans la rue avant le soir… »
Avec le technicien, une affiche a alors attiré notre attention sur le mur. C’était un menu qui ressemblerait à celui d’un kebab ou d’un fast-food, hormis qu’il ne s’agissait pas de commander de la nourriture. Le menu affichait des tarifs de weed ou de shit, en livraison ou à emporter, le numéro de téléphone pour commander était en gras, et au bas du menu figurait la mention insolite (mais rassurante !) « Tous nos livreurs sont équipés de masques et de gel hydroalcoolique. »
Ça tombait bien, un « guetteur » qui nous guettait justement depuis un moment est venu nous demander ce que nous faisions là. Une fois de plus, nous lui avons expliqué. Docteur Bedo a paru enchanté. D’abord, nous ne risquions pas de porter préjudice à son petit commerce en lui volant sa clientèle. Ensuite, les enfants c’est important. Il avait des neveux, des nièces, et apparemment des valeurs : y a que les raclûres qu’aiment pas la lecture. Il allait donc nous envoyer sa famille. C’était gratuit ? Tout ?  Parfait. On n’avait besoin de rien ? C’est sûr ? Fallait pas hésiter…. Il nous ferait un prix. Merci Docteur Bedo !
Devant les tentes, deux petits garçons nous attendaient timidement. Maman les avaient envoyés. Elle leur avait dit qu’on faisait des jeux. Mais des livres… Pffffff…. Ça c’était vraiment trop nul  !  Ils étaient venus s’amuser ! Pas écouter des histoires ! Et puis d’abord, le foot, c’est mieux ! Alors ça j’étais bien d’accord, d’ailleurs, ça tombait bien, justement, j’avais une histoire sur le foot… « Vous connaissez Akissi ? Elle habite en Côte d’Ivoire ? » « Ah Bon ? Nous on est du Mali ? C’est à côté…. mais nous, on n’est plus forts au foot… ! En plus… c’est une fiiiiiiiiiiiiiiiille !  » Donc on a découvert une aventure de Akissi… et puis une deuxième… et puis ensuite, Akim et Moussa sont allés chercher leur petite sœur et aussi leur cousin parce qu’il s’ennuyait à la maison. Et puis Chandra et Fahima nous ont rejoints. Et petit à petit, les dames en couleur ont ouvert leurs fenêtres pour voir ce qui se passait et alors elles sont descendues avec leurs enfants…. et leurs assiettes ! Et alors on a lu ! On a lu :  Le Tracas de Blaise,  La vieille herbe folle, Björn et bien sûûûûr  Le loup en slip (deux fois !). Et surtout on a bien ri ! Entre les livres, les jeux, la citronnade et les 102 parts de gâteau au chocolat, de sablés confiture, de crêpes, de quatre-quart et même d’acras (délicieux!) c’est vrai qu’on ne l’a pas vue passer cette journée. Quand il a été l’heure de tout ranger, Hakim et Moussa m’ont demandé si demain il y aurait encore des histoires. J’ai répondu « Non. Juste aujourd’hui ». Quand ils ont chouiné « S’te plaîîîît ! » j’avais les yeux qui piquent, et j’ai failli répondre « Mais siiiiiiiii ! »
Ce n’est sûrement pas facile la vie en banlieue.
Mais hier à B., sous les arbres, près du banc disparu, j’ai passé une journée magnifique. Merci Hakim, Moussa, tous les enfants et tous les parents (j’ai pris 3 kilos !) 
Cambé ! Beslama ! Bidaya !
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