Le paquet n’était pas très épais.  Un étui fait maison, de deux, peut-être trois centimètres…. Il était un peu plus grand qu’une enveloppe A4 et bricolé avec du carton épais. Plusieurs tours de gros Scotch marron le protégeait soigneusement. L’expéditeur s’était apparemment appliqué mais j’avais beau chercher, son nom sur l’étiquette n’allumait aucune lanterne qui puisse éclairer les couloirs obscurs du fond de ma mémoire. Pourtant pas d’erreur possible, c’était bien mon nom et mon adresse qui figuraient sur le paquet. Bien que ce colis fut on ne peut plus suspect, je renonçais toutefois à contacter les autorités. Dévorée de curiosité, j’hésitai même à déchiqueter avec les dents le ruban adhésif qui l’entourait et finis par utiliser une bête paire de ciseaux avant d’écarter les bords du carton. A l’intérieur, du papier bulle protégeait encore le contenu. Rogntudju ! Mais que renfermait donc ce paquet qui nécessitait une telle cuirasse ? Une assiette en porcelaine de Limoges ? Des jambières en dentelle de Chantilly ?  Mes maigres droits d’auteur ? Avant toute chose, je lisais la carte qui accompagnait l’envoi. « Chère Stef ! Il y a quelques années, tu nous avais fait passer une bien belle soirée à  La Coccinelle. T’en souviens-tu ? La Coccinelle n’est plus, mais j’ai pensé à toi dès que j’ai su la nouvelle. […] » Ma lanterne s’éclairât enfin ! Sylvie et Pierre… Pithiviers !  Bien sûr que je me souvenais ! Une frangipane pareille, ça ne s’oublie pas ! Mais de quelle nouvelle parlait donc Pierre ? Et que m’envoyait-il ? Un masque chirurgical ? Une galette ? Je dépliais délicatement le papier bulle et découvris alors son précieux cadeau. Le paquet contenait une affiche d’origine d’Annie Cordy datant de 1983 que j’avais effrontément convoitée lors de mon passage à La Coccinelle. Et sous le papier bulle, le paquet contenait aussi un peu de mon enfance et beaucoup de toute ma vie. 

En 1983, j’avais 10 ans. Si j’en crois Google (qui se fiche bien de savoir l’âge que j’avais alors), pendant que je finissais mon CM2, cela faisait déjà trois ans, depuis 1980, qu’Annie avait établi un lien de parenté indéfectible avec toutes les familles de France et de Belgique en devenant leur Tata Yoyo préférée. Sans doute qu’elle en avait un peu ras-le-bol, à force, d’aller faire le ménage dans tous les presbytères et de trinquer avec tous les brasseurs de Munich… 1980. Autrement dit, quarante ans. Déjà ?  Quarante ans, qu’un beau jour, j’ai dit à mon Tonton Alain (à défaut de Tata !) « Quand je serai grande, je serai Annie Cordy !  » Parce que c’était décidé ! Dans ma tête, j’aurais des tas d’oiseaux, des bongos et puis même un (ou deux !) grelots. Comme elle, je saurais tout faire : chanter, danser, jouer la comédie… Je ferais des chansons comme des histoires, ou l’inverse ! Pis j’aurais des costumes de toutes les couleurs, pis je m’en ficherais d’être ridicule du moment que je ferais rigoler les gens. Et d’ailleurs, ce serait mon super pouvoir, quand j’arriverais quelque part, tout le monde serait de bonne humeur ! « Allez tonton ! Viens on chante encore Jane la tarzane ! »

Quarante ans plus tard, sur le mur de mon salon, Annie est en concert dimanche 10 Juillet  à 15h30 du côté de Luçay-le-Mâle (l’affiche précise près de Valençay, dans l’Indre). Le spectacle sera précédé du Sensationnel Ballet de French-Cancan et suivi d’un dîner champêtre, composé de Spécialités Berrichonnes le tout pour 38 Francs sans le repas et 45 Francs le repas inclus (notons que ça ne fait pas cher l’Andouillette et le Crottin de Chavignol, sans doute arrosés de Quincy !). Dans sa robe Charleston à paillettes, Annie lève une gambette et m’invite à la rejoindre. Son sourire immense et sa joie de vivre débordent du cadre et illuminent mon salon tout entier. Dehors les températures refroidissent et c’est comme si cette affiche réchauffait mon salon !  Mais oui Annie ! Bien sûr que je veux chanter avec toi !  Mais depuis sept mois, les concerts s’annulent. A Paris, à Toulouse, à Avignon, à Charly-sur-Marne, à Nemours, à Saintes… Et à Luçay-le-Male, je pense qu’ils vont t’attendre un moment… Dommage pour le Crottin et l’Andouillette… J’ai beau fredonner Ça ira mieux demain, ça sonne pas aussi bien que quand c’est toi qui chante… Pourtant, je suis pas du genre à voir la vie en morose tu sais et le dernier disque, Culture Physique,  je l’ai fait tout rose justement, t’as vu ? Même que pour le ridicule, j’ai pas eu peur ! Tu crois que j’aurais dû mettre des paillettes ? Des noix de coco ? Un hélicon ?  Je pense pas que ça aurait changé grand-chose à l’humeur ambiante tu sais… N’empêche, ça fait du bien de t’avoir à la maison tu sais. J’ai l’impression d’avoir une coloc’ ! Dis-donc, vu que t’es Belge, ça te dit qu’on se fasse des frites ? Oh, je sens qu’on va bien s’entendre toi et moi… Au fait, il parait que t’as dit : « Après ma mort, je reviendrai et je serai la plus grande pianiste du monde ». Annie… ça te dirait pas de m’accompagner ? 

 

 

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