121. Trois minutes vingt-neuf secondes

Trois minutes vingt-neuf secondes de bonheur pur. Une fois, deux fois, cinq fois, trente fois que je regarde cette vidéo. Je ne me lasse pas. Addict je suis. Il y a un kit de prévu comme pour le mois sans tabac ? Des groupes de paroles ? Parce que l’effet est toujours le même : je pleure des rivières. Bon, forcément, devant mon ordi, je dois avoir l’air un peu con. Peu importe. Je clique, je reclique et la magie opère. Chaque fois ! C’est l’effet Gégé !
Un studio d’enregistrement est plongé dans la lumière feutrée de projecteurs de cinéma… Au bout des doigts de Gérard, les notes d’un piano noir courent, faciles et heureuses, ça va de soi.  Le dos voûté, les cheveux gris, on dirait qu’il s’efface derrière la musique. Il n’a pas l’air commode n’empêche, je le trouve beau. De l’autre côté du piano au ventre grand ouvert, posé sur un tabouret de comptoir, c’est le ventre énorme d’un autre Gérard qui déborde sous son veston grand ouvert itou. Derrière un micro, son nez prodigieux lui mange le visage. Il ne reniflera pas cette fois-ci les doux parfums d’un petit verre de Merlot. Non. Appuyé sur une jambe, les mille kilos de sa colossale silhouette évoquent tout à la fois Falstaff, un taureau charolais ou un Hulk à la retraite. Son phlébologue doit avoir du boulot. Le dernier accord de l’intro résonne. Gérard chante, à mi-voix. Comment cette baraque imposante peut-elle subitement être plus légère qu’un papillon ? Voilà combien de jours… D’ailleurs, peut-être qu’il parle, on ne sait pas bien. Ce qui est certain c’est qu’un volcan de tendresse de trois minutes vingt-neuf secondes vient de se réveiller.
Derrière Gérard, Gérard chavire sur le Steinway. Il ne peut pas se faire plus discret qu’il ne l’est déjà, il ne peut pas se courber plus, il ne peut pas se cacher dans le meuble, il ne peut pas se fondre dans les cordes, alors tout simplement, il ferme les yeux. Il laisse la musique répondre à Gérard, remplir l’espace. Ses mains expertes se posent avec la douceur de la plume sur le clavier tandis que la voix de Gérard faiblit et se casse même. Dis, quand reviendras-tu? Dis, au moins le sais-tu? Ses grands yeux mouillés brillent comme ceux d’un chien fatigué… De grandes rides barrent son large front dégarni, des poches gonflées soulignent ses yeux… Il fronce les sourcils… retient ses larmes…  son regard triste se perd… Que tout le temps qui passe ne se rattrape plus…  Et ma gorge se serre…
Rassurez-vous, je ne vais pas vous faire une analyse détaillée de chaque plan. J’en aurais très envie, mais dans un élan de mansuétude, je me retiens très fort et vous pouvez me remercier, on trouve en ligne des sites qui n’ont pas ma générosité ! Extrait choisi :

Une petite cantate. Du bout des doigts. Obsédante et maladroite. Monte vers toi.
« Obsédante »  cela signifie qu’elle revient tout le temps, elle s’acharne. (Dans le Larousse, Obsédant, ça veut dire qui tourmente l’esprit, les sens par sa présence continuelle, c’est pour ça.)
« Monte vers toi » on parle de quelqu’un qui est en hauteur. (Un parachutiste ? Un pilote d’aviation ? Un grutier ?)  […]
Mais tu es partie – fragile – vers l’au-delà. On comprend qu‘elle parle à un mort. (Ah bon ? )
Je te revois souriante. Assise à ce piano, là. Le mort est une morte. (Parce que y a un « e » à Souriante et un autre à Assise, c’est pour ça.)

De toute façon, même si je le voulais, je ne pourrais pas vous expliquer touuuutes les nuances de jeu de Gégé ! Il y en a beaucoup trop. J’entends d’ici fuser les « Ouais, mais Géraaaaard… » Peut-être… Mais on pourra bien me dire ce qu’on veut, son exil fiscal, ses pipis à 40000 pieds, ses poutineries (les russes, pas les canadiennes), je m’en fiche, comme y dit Gégé :

“Il vaut mieux faire des conneries que s’économiser.” 

Et si c’est pas son truc à lui les éconocroques ? Je vais quand même pas lui jeter la pierre surtout après une vidéo pareille. Pour moi Gégé c’est un Acteur ! Un feu d’artifice ! C’est Le Dernier Métro, Trop Belle pour Toi, Rodin, Martin Guerre, Cyrano, Mammuth ! Et puis maintenant, à la vie, à la mort, ce sera Depardieu chante Barbara et mille Kleenex mouillés au Cirque d’Hiver.
Et puis Daguerre aussi c’est un grand Gérard. Pas aussi tapageur que Gégé peut-être quoiqu’ils doivent fréquenter les mêmes cavistes, mais enfin lui aussi, faudra dire au marbrier de pas oublier la majuscule au moment de graver son prénom pour l’éternité. Bah quoi ? Ils rajeunissent pas les Gégé… C’est peut-être même ça qui les rend beaux ?
En revanche, autant vous prévenir, côté réalisation, on est loin de Games of Throne, vous verrez. Mais ça ne nuit pas à la production pour un sou. Le pitch ce serait Barbara qui rencontre ses deux potes Gérard autour d’un grand piano, noir évidemment. Une alchimie parfaite pour un moment suspendu d’amitié, de tendresse et d’amour.
J’ai eu envie de partager, que ce soit un peu Noël avant Noël… Oubliez pas les Kleenex !

 
Et si jamais, RECLAME :
Pour offrir le disque à Noël, il est en vente ici  par exemple 

120. Fête de l’Estomac

 

Ce week-end, avec mon copain Patrick, on est allés en Loire-Atlantique (44). Et en Charente-Maritime (17). Dans les Côtes d’Armor aussi (22). Et au Finistère (29). On a même fait un léger détour par le Vaucluse (84) et l’Ariège (09). Quelles villes on a visitées ? Ben… La Courneuve. Parce que 3200 km en 48h, ça se fait, certes… quand on est chauffeur poids lourd ! Non, nous nous sommes allés à la Fête de l’Humanité. Maintenant on dit plutôt Fête de l’Huma‘. C’est idiot de vouloir amputer l’ Humanité comme ça, déjà qu’elle est pas très en forme. Je sais bien qu’on est trop nombreux, mais tout de même. On pourrait tout aussi bien dire Fête de l’Humain, non ?  Quel que soit son nom, ça rappelle beaucoup le Salon de l’Agriculture tout ça. On est tout plein de moutons à revenir chaque année, on mange comme des porcs et on finit plein comme des vaches ! Avec les concerts et les débats en plus et Trompette la Prim’Holstein, la visite du Président et l’Entarteur en moins.
Aller à la Fête de l’Humanité, c’est comme s’offrir un petit voyage pour le weekend. On y vient à pied, en car ou en voiture, en famille, entre amis ou en amoureux pour (re)découvrir son folklore, ses coutumes tel le débat incontournable Y a-t-il encore une Gauche en France aujourd’hui ?, s’enivrer de ses parfums enchanteurs entre graillon, urine et ganja, savourer ses spécialités locales : bière tiède, frites grasses et merguez (avec mayo ou ketchup ?)… Et surtout, on ne repart pas sans sa cuite son petit souvenir : T-shirt à l’effigie du Che, biographie du Che, coque Iphone du Che, tapis d’éveil Che, poil du nez du Che… C’est aussi et surtout un voyage musical alors qu’on passe d’une scène à l’autre et qui vous entraine du blues créole (Delgres), à un zouk endiablé (Kassav), en passant  par des rythmes africano-latino-manouches (Zoufris Maracas), ou du slam militant émouvant (Govrache). Et c’est sans compter les compositions rageuses et néanmoins originales (à tout point de vue!) du sympathique Marche ou Grève  au stand de l’Allier, ou au hasard des allées, les nombreuses reprises accoustique, a capella, reggae ou musette du  Temps des Cerises  et de  L’Internationale dont celles approximatives et inspirées de l’obscur Jean-Paul Souffre (à l’instar de son maigre public) au stand ardéchois.
La Fête de l’Humanité, c’est aussi pratiquer le patois local. On s’appelle « Camarade », on se tutoie chaleureusement. On commence ses phrases par « Pour que la lutte continue… » et on les ponctue par « ces enculés du gouvernement! »
Et puis, quand on a fait le tour des Allée Jean Jaurés, Georges Marchais, Olympe de Gouge et Joséphine Baker, après les concerts et tout de même, quelques débats revigorants, il est enfin l’heure de passer aux tables ! Aligot, Cassoulet, Gouline*, Tripoux, Mafé, Colombo, Falafel et même Couscous laïque (qui ressemble étrangement à un couscous normal) ! Il y en a pour tous les goûts  et sans se ruiner !

Si nous allons chaque année Patrick et moi à la Fête de l’Humanité, c’est peut-être parce qu’on n’a pas tout à fait viré à Droite. Et peut-être aussi parce qu’on aime la musique. Mais c’est aussi parce qu’on aime… les huîtres! La Fête de l’Humanité, pour nous, c’est le Finedeclairoscope ! C’est Belonland ! Et pendant que d’autres  courent les 10km de L’Humanité, nous, nous faisons le marathon de la Bretonne, de la Marenne d’Oléron et  de la Bouzigue ! En quarante-huit heures, nous éclusons tous les stands de coquillages pour consommer les douzaines d’huîtres à la douzaine  arrosées de Gros-Plant ou de Muscadet Nantais, de Picpoul du Languedoc ou de Minervois ! Mais nous ne sommes pas exclusifs et visitons volontiers la Guyane quand il s’agit de nous offrir un petit Planteur ou un sorbet coco, la Haute-Saône quand Patrick succombe à l’appel de la cancoillotte, ou l’Indonésie pour piquer une brochette de poulet au piment ! Nous finissons même le samedi en beauté par un crochet Ariégeois entre foie gras, cassoulet et croustade aux pommes arrosée d’un petit Cabernet bio avant de nous attaquer à nouveau aux huîtres mais aussi aux bulots, crevettes et autres bigorneaux de la côte Bretonne le dimanche midi et de finir par une bonne galette au beurre salé arrosée de cidre (bio!)…
La Fête de l’Humanité, enfin, c’est sentir ses vêtements rétrécir en temps réel, se prendre pour Kane à bord du Nostromo et se demander si une huître géante ne va pas nous ouvrir le bide, rentrer chez soi, se laisser – lourdement – tomber sur son lit, le ventre plein, gavé, saturé de gras et de sucres et se coucher avec 1,7 kilos de plaisir en plus, toucher à l’extase et se dire que ce serait vraiment dommage si la Gauche disparaissait en France… 
Ce weekend, ce sont les Journées du Patrimoine. 
Patrick et moi, on ira plutôt voir Anne Sylvestre en concert.
Fête de l’Humanité 2019, La Courneuve
* Tourte angevine aux rillauds, Saumur, champignons et crème fraîche !😱

119. Mes copains d’abord

 A Laurent, Lucas, Stéphane, Hervé, Carole et David

Deux mois déjà depuis mon dernier billet et personne ne s’inquiète ? Pas un mail pour s’enquérir de mes nouvelles ? Pas même un spam inquiet de KetoPharmacy pour me proposer du Diazepam ou du Poconeol ? Merci les copains. D’aucuns m’imaginent sans doute désœuvrée, tournant distraitement les 465 pages de L’empreinte de Alexandria Marzano-Lesnevich, baignant dans les rayons du soleil ou dans l’eau bleu céruléen de la piscine familiale quand les premiers, canicule oblige, deviennent trop intenses… Mais d’aucuns ont tout faux, ou presque. Je baigne en effet, mais depuis quelques jours seulement. Et si je n’ai pas donné signe de vie c’est  qu’une fois de plus, en juillet, je suis repartie dans le tourbillon de ma vie à savoir celui du Festival d’Avignon. Avec Laurent mon metteur en scène et Lucas mon pianiste. On a affiché, on a paradé, on a tracté, on a retracté, puis on a joué, on a démonté… et on s’est séparés. Un peu crevés, un peu grisés, encore un peu plus soudés, si c’était possible et puis un peu tristes aussi. Alors pour se consoler, on a dîné sous l’étoile de La Mirande. Voilà ce que c’est de partager la scène avec des copains. Copain… Il n’est pas un peu petit ce mot ? Un cours de latin me remonte soudain du fin fond de la 6ème B ! Cum Panem, avec qui on partage le pain. En l’occurrence, on a partagé le pain, le vin, les fous rires et puis le sorbet betterave-framboise, la ventrèche de thon braisé et le ris-de-veau brioché. C’était pas dégueu et puis on l’avait bien mérité ! Et je crois bien que c’était d’autant meilleur qu’on était tous ensemble…

J’aurais pu en rester là, repue, prendre mes 15 valises, mon dernier carton de flyers, mon ampli, mon pied de micro, mon Kakemono et me mettre enfin au vert. Ou plutôt au bleu céruléen. Que nenni. C’est avec l’Artiste Pitre – Stéphane pour les intimes – venu me rejoindre en fin de festival, que je remonte à Dieulefit pour la toute première édition de Dieulafête
Dans le garage, Stéphane prépare son exposition. Il découpe, colle, assemble ses figurines géantes qui habilleront les rues de Dieulefit pendant trois jours.  De mon côté, je m’agite avec Florence avec qui j’ai conçu ce festival. On multiplie les allers-retours : où sont les flyers ? A quelle heure la réunion bénévoles ? Qui gère les courses pour la buvette ? Où est passé le régisseur ?
Quand sonne enfin l’heure de l’apéro en terrasse, voilà que directement de Paris, sous le soleil déclinant, débarquent nos cum panem à Stéphane et moi : ceux avec qui, au comptoir du Mange-Disque, je partage les bières, les Spritz, et peut-être bien une ou deux cuites à l’occasion… pour être exact je devrais les appeler mes cum cervisiam (mon vieux Gaffiot ne donne aucune traduction littérale de Spritz, c’est agaçant) ! Je serre Hervé, David et Carole dans mes bras. Le Club des Cinq est au complet ! Mademoiselle ? Tournée générale… une deuxième ! Mais après on va dîner ! 
La cuisine de ma mère n’a pas d’étoile. Elle n’en a pas besoin. Elle a des saveurs et des parfums à nuls autres pareils et sa générosité fait qu’autour de sa table chacun se sent comme chez soi et n’a qu’une envie… y revenir et tout le long de son séjour, le Club des Cinq ne fait pas exception. Convivialité et détente deviennent vite les maitres mots de cette escapade drômoise.
Pendant 5 jours, on partage les souvenirs…  cum memoriae… Depuis l’organisation du festival au farniente au bord de la piscine, des barbecues ratés aux restos médiévaux, sans oublier les bains de minuit trois heures du matin…  
Au moment de se dire au revoir, sous l’olivier, j’ai la gorge serrée. J’attends d’être dans la voiture pour pleurer. Je me rappelle une fois encore ma 6ème B, le mois de juillet cette fois, les cours de latin étaient finis, je ne voulais pas quitter mes  copains de colo, j’entends encore les « on s’écrira, dis ? ». 
Mon téléphone bip. C’est une dernière photo des copains. J’en envoie une autre…. et c’est reparti pour un tour. Mon manège à moi c’est ça, je suis toujours à la fête quand j’ai mes potes avec moi.
Merci les copains !
Le Club des Cinq en vacances

118. Trottiniet

Ça y est, ça m’énerve. Au début je trouvais que l’idée n’était pas mauvaise, pour ne pas dire bonne. Et puis après quelques semaines, je dois bien le reconnaître, je trouve finalement que c’est complètement con. Je ne suis pas encore (trop) vieille mais je me demande si je ne deviens pas un chouïa réac ? Les premiers symptômes sont apparus avec l’écriture inclusive. Oui, oui, je sais. Les termes autrice et peintresse étaient monnaie courante sous ce bon vieux François 1er. Mais si vous voulez mon avis, si le terme philosophesse est tombé dans l’oubli ce n’est sans doute pas un hasard. Ni un mal. Vous en connaissez beaucoup des philosophesses du XVIème siècle ? Normal, y en n’a pas. Déjà qu’à l’époque, être une femme ça devait être coton – voire toile de jute ! – je comprends qu’aucune n’ait eu envie de se lancer dans une profession dont la simple dénomination l’exposait aux jeux de mots les plus vaseux de ses contemporains.  Si ça se trouve, c’est même parce que le masculin l’emporte sur le féminin en grammaire (je préfère préciser, on ne sait jamais) que les femmes philosophes ont enfin osé prendre la parole. Conséquemment et par suite de quoi, avec ceux qui prétendent que Ces côtelettes et ce gratin sont délicieuses,  je refuse tout à la fois et de discuter et de dîner ! Qu’ils.elles s’étouffent avec leur Dauphinois et leur(e?) rédaction épicène, moi je reste avec mon écriture exclusive de réac.e.  Car les symptômes se sont confirmés.  Par exemple, lorsque j’ai appris qu’à l’instar du bonobo et de l’ours polaire, le Choco BN était en voie de disparition. Mon sang n’a fait qu’un tour. Alors quoi ? Finis le quatre heures à la bonne heure  ?

Et que fait le gouvernement pour sauver la Biscuiterie Nantaise ? Rien ! J’ai bien l’impression que depuis que Julien Lepers a quitté Question pour un Champion, le monde marche sur la tête. Enfin, quand je dis marche… il trottine et c’est IN-SUP-POR-TA-BLE!!!

Je HAIS les trottinettes. Bon, jusqu’à six ans, je les tolère. Mais au-delà, l’usage devrait être passible de poursuites ou comme à New-York, carrément prohibé (encore une bonne raison de préférer les Démocrates !). Grâce à Slate , j’ai découvert que cet appareil démoniaque était né en 1915 aux États-Unis. L’Autoped roulait à l’essence et était destiné aux femmes mais ça n’a pas été un franc succès (avec un nom pareil, ils auraient pu anticiper) et fort heureusement sa production s’est arrêtée après 5 ans… pour réapparaître un peu plus de cent ans plus tard, en version électrique, chez les yuppies de la Silicon Valley qui se sont senti obligés de contaminer le reste du monde. 

Mais ces adultes régressifs qui filent sur leurs bolides ont-ils tout d’abord et tout bonnement perdu le sens de la dignité ? Ils affichent un air supérieur quand ils croisent un piéton et carrément méprisant quand c’est un usager d’Airwheel ou de Hooverboard. Mais ils se sont vus slalomer entre les autos en costard cravate ou en talon de douze l’oreillette Bluetooth vissée au tympan ? Pour le sex-appeal, pardon, mais on est loin de Brando sur sa Triumph ou de Paulette sur sa bicyclette. Une fois n’est pas coutume, je suis d’accord avec Michel Onfray, philosopheur du XXIème:

« Quand je vois ces grands adultes sur des trottinettes avec des shorts, des chaussures de sport, avec des écouteurs, qui ont des tatouages partout […], je me dis qu’effectivement, il y a une infantilisation qui me déplaît». (Europe 1, Août 2016) 

Quand je vous disais que je vire réac, c’était vrai. En revanche, quand je vous disais entre les autos, c’était des conneries. Combien de Fangio low-cost voit-on filer sur les trottoirs à 30km/h manquant d’écraser au passage une cycliste qui attachait tranquillou son vélo sur un espace de stationnement ou une mamie bigoudi justement de sortie avec son bichon monégasque ? Quand ce n’est pas le bichon ou la mamie qui manquent de s’empaler sur la potence d’une Lime abandonnée alors qu’ils sortaient de la Boucherie Sanzot. Combien de Duchesnay des caniveaux, jolis couples tendrement enlacés sur leur patinette, glissent le long des voies cyclables le coeur léger, les cheveux au vent et l’équilibre incertain, grillent le feu rouge et se viandent en plein milieu d’un carrefour juste comme le feu passait au vert ? Combien de ces pilotes 2.0 abandonnent-ils lâchement leurs trottinettes n’importe où ? C’est à croire qu’ils laissent tomber subitement leur véhicule au beau milieu du macadam et s’enfuient en courant. Est-ce qu’un brusque sentiment de honte les envahit tout soudain  ? Est-ce la peur d’être surpris par quelqu’un de leur entourage en flagrant délit de free-floating ? Ils ont beau répéter que c’est écolo, pas cher (c’est vrai), que c’est le véhicule du futur (c’est faux), je suis sûre que c’est pour se rassurer. Quand j’étais petite, j’imaginais que dans le futur, on conduirait des voitures volantes,  qu’elles iraient dans l’espace, qu’elles seraient reliés à un ordinateur hypra-super-intelligent et que même Batman pourrait bien aller se rhabiller avec sa Batmobile. Batman tu peux laisser ta Batcape au placard, le futur c’est pas pour demain. Aujourd’hui, Robin préfère sillonner Paname en trottinette. A quand le trotteur hors-bord électrique ! Moi, j’ai la nostalgie de la R16 de mon père avec ses sièges en sky et ses manivelles manuelles pour ouvrir les vitres et je me dis que c’était mieux avant…

117. Festifolle

Aaaaaaaaaaah ! Mais, qu’est-ce qui m’a pris ? A force de m’entendre répéter que je suis folle, j’ai dû finir par le devenir, c’est pas possible ! A moins qu’à force de voyager, mon subconscient ne m’ait trouvée un peu trop décontractée ? Le temps lui a sans doute semblé un peu trop long et mes angoisses parisiennes (à l’instar de ma silhouette !) bien amaigries. Il s’est dit qu’après tous ces décalages horaires, il était temps de remettre les pendules à l’heure. Il a donc convoqué mon Ça, mon Moi, mon Surmoi, Œdipe et Peter Pan pour un grand brainstorming et tous ensemble, ils ont conclu que ce qu’il me fallait, c’était un bon coup de pression, bien solide et bien durable, histoire que je retrouve le stress que j’avais égaré quelque part entre Bogota et Tel Aviv. Bref, nous étions tranquilles avec Florence en terrasse du Bureau à Dieulefit, quand entre le Spritz et les olives, nous avons eu un éclair de génie : « Si on créait un festival ? » Des nanas, des spectacles, du soleil le tout dans le cadre idyllique de la Drôme ? Sur le moment, ça nous a semblé le scénario idéal ! On s’est dit que c’était tout à la fois chouette, simple et excitant et on a recommandé quelques Spritz pour fêter notre divine illumination .
Quelques mois plus tard, c’est complètement dingue, mais nous voilà bel(les) et bien en train de mettre sur pieds la première édition de Dieulafête, soutenues par l’enthousiasme chaleureux (en  attendant d’être financier) de la mairie et celui non moins chaleureux  de nos proches (qui peuvent eux aussi s’enthousiasmer financièrement via la collecte en ligne sur HelloAsso 😉). Chaque année, les 1, 2 et 3 août prochains, sur la scène de La Halle de Dieulefit, les femmes seront à l’honneur  à travers des spectacles, des animations et des expositions, pour les petits et les grands. Fidèles au  projet initial, le programme que nous avons concocté avec Florence est chouette et excitant, il est même mieux que celui qu’on avait imaginé ! Mais il faut se rendre à l’évidence, sans le Spritz, la simplicité s’est fait la malle et il s’avère que pour créer un festival c’est comme avec les olives, faut faire gaffe aux noyaux (La métaphore pour les nuls, Chapitre 0 )  ! Surtout quand une brillante instigatrice est à Marseille, l’autre à Paris et que chacune doit, accessoirement, gérer son quotidien. On a beau avoir élaboré un beau programme, ça ne suffit pas, il faut aussi le mettre en place et je découvre que ce n’est pas une part de clafoutis aux abricots : logistique, technique, financement, administration, communication… Pour le moment, ce vocabulaire ne m’inspire rien d’autre qu’un stress considérable. Que fredonnait Mary Poppins déjà ?  Ce qui rend surtout le travail beaucoup moins long / C’est le morceau de sucre qui aide la médecine à couler. Mais si je suis tes conseils Mary, je vais faire une hyperglycémie et me retrouver chez le dentiste avec 32 caries ! Si ça ne te gêne pas « pour aider la médecine à couler », je vais plutôt opter pour la version sans sucre, 100% d’énergie et d’organisation et enrichie en copains (moins traîtres que le Prosecco et l’Apérol) pour me suivre dans cette folle aventure ! Quitte à avoir des insomnies, comme Barbara, je préfère être en bonne compagnie…

116. Super Mamie

Elle est toute petite, toute fragile, elle a l’air perdue dans ce fauteuil roulant trop grand pour elle. Son visage s’éclaire d’un grand sourire quand je la rejoins et je pourrais presque croire qu’elle m’a reconnue. Je lui rends son sourire au centuple et colle deux baisers sonores sur la fine peau de ses joues. Elle rit, m’examine un instant et son regard se perd tandis qu’elle cherche mon prénom. « Stéphanie, Mamita. Je suis Stéphanie. » Quoique vaste et passionnant, je ne m’étends pas sur le sujet. Elle a déjà oublié mon prénom. Elle oubliera jusqu’à ma visite aussitôt que je serai partie. Je m’en fiche. Elle peut bien m’appeler Ava ou Mimou, si ça lui fait plaisir. Pour elle, je veux bien être Esther, Desdémone ou la Reine de Saba. N’importe qui, plutôt que de n’être personne.
A travers la fenêtre, les rayons du soleil tentent vainement d’apporter un peu de chaleur aux murs gris de la salle commune. Autour des tables, des fantômes aux cheveux assortis aux murs attendent plus ou moins sagement que le temps passe. Sur un mur, la télévision diffuse un reportage. Mamita me surprend en déchiffrant le titre : Dans la tête d’un tueur. De fait, d’angoissantes photos de psychopathes défilent sur l’écran et ajoutent à l’ambiance d’euphorie générale. Je suggère à une aide soignante de passage de changer de chaîne. Elle s’exécute et s’adresse à Monsieur Laurent, un résident – dans un rire ! – lui faisant remarquer qu’il ressemble au tueur de l’écran… Malaise. Monsieur Laurent n’a pas l’air d’apprécier le trait d’esprit. A première vue, Monsieur Laurent n’est plus en état d’apprécier grand chose. A moins qu’il ne projette effectivement le meurtre de l’aide-soignante ? Ce qu’on ne pourrait pas lui reprocher tout à fait…
J’abandonne lâchement Monsieur Laurent à l’aide-soignante, je préfère m’isoler avec Mamita. Coup de chance, c’est l’heure du café. Je me mets aux commande de son bolide pour rejoindre la salle à manger, à peine plus chaude que ledit café. Nous nous installons. Tandis que Mamita boit renverse sa tasse, elle désigne sa jupe, m’expliquant fièrement que c’est elle qui l’a cousue. Je m’intéresse, la félicite, compare avec l’ourlet de ma chemise. Elle jette un œil sceptique aux finitions de GAP et me promet un manteau à bouton de sa façon. Nous nous mettons d’accord sur du noir. Mais contrairement à sa jupe, l’esprit de Mamita est largement décousu et la voilà déjà ailleurs. Pour autant, je n’essaye pas de démêler les méandres improbables du fil de ses pensées. Je me contente de vagabonder avec elle et l’écoute évoquer des bribes de souvenirs accrochés à ce qui lui reste de mémoire. En échange, je lui raconte les miens de souvenirs… Les odeurs de sa cuisine… La rue Kellerman… Les Ouiliouiliouili, les Boualïaaaa qu’elle proférait à longueur de journée…. Un éclat de rire fugace secoue son corps frêle et fait déborder mon cœur de tendresse par la même occasion. Mamita a mystérieusement saisi le mot grand-mère au vol. « Oui, ma grand-mère… Oui… » Rêveuse, elle s’égare à nouveau dans le labyrinthe de ses pensées où se mélangent les lieux et les personnages… Quitte à changer de nom, je me dis que c’est Ariane que j’aimerais m’appeler pour la suivre dans ce dédale, une minute seulement… Mamita prend à nouveau conscience de ma présence, je partage avec elle la compote de ses souvenirs. A ma grande surprise, le plaisir que j’y prends doit être communicatif car au fil de notre conversation funambulesque, Mamita me récompense régulièrement de francs éclats de rire .
Mais ma visite a fatigué Mamita, je la laisse se reposer. Avant de partir, je l’embrasse une dernière fois et lui promets de revenir demain. J’entends Mamita soupirer  « Oui… J’aime bien quand vous venez me voir, vous… » et j’ai les yeux qui piquent… Comme quand j’abusais de ta Harissa, Mamita…

115. Les frites, c’est chic!

D’abord…. D’abord y a la pluie… Celle qui te fouette le nez…  Qui tombe sans s’arrêter… Des petites gouttes glacées, probablement frustrées d’avoir été recalées au casting des flocons de neige, et qui se vengent en te postillonnant sans relâche au visage. Bienvenue à Bruxelles, pfft! Charmant accueil… Bruxelles, du néerlandais Broek-Marais et Sali-Habitation d’une seule pièce. Ça n’est pas que je sois particulièrement calée en néerlandais, mais  après avoir fait pipi (plassen), je sirote mon café au Texaco de la N5 tout en feuilletant le Guide de conversation néerlandais – Les phrases les plus utiles d’après Andrey Taranov disponible pour 8€ seulement. Certes, nous sommes encore à 150 kilomètres plus ou moins de l’autre pays du fromage mais c’était ça ou bien Réfléchissez et devenez riche de Napoléon Hill et d’une part les émanations d’éthanol ne m’ont jamais incitée à la réflexion, d’autre part, à quelques kilomètres de Waterloo, un bouquin signé Napoléon ça m’inspirait moyennement confiance.
Bref je peaufine mon néerlandais. On ne sait jamais, ça peut servir. Des fois que je croise Dave… Du côté de chez Swann ou de la pompe Diesel… Je pourrais toujours lier connaissance : Goedendag, Dave, ik ben vegetarisch ! Je ne suis pas végétarienne, mais Andrey ne précise pas comment signifier à son interlocuteur que l’on est omnivore..
Et puis ne jetons pas le parpaing à Andrey, si je me fie à lui Bruxelles-Broeksali serait donc en quelque sorte le F1 des marais et si c’est à la météo que je me fie… c’est assez cohérent. Avouons qu’au niveau marketing tout ça n’est pas très engageant et que les chargés de com’ ne devaient pas être particulièrement inspirés à la séance de brainstorming Un nom pour la cité parce qu’avec un nom pareil, quand bien même Broeksali possède de nombreuses commodités, un fort potentiel et le charme de l’ancien, Stéphane Plaza lui-même aurait du mal à trouver un acheteur pour une ville baptisée la turne marécageuse.
Me voilà pourtant Belge pour deux jours et le baromètre a beau osciller entre humide et mouillé, je suis à deux doigts de me mettre en T shirt tant la chaleur humaine locale compense la dépression la tendance suicidaire climatique. Jean-Claude Van Damme Donald Trump l’a dit lui-même : « la Belgique est une ville magnifique. » Je ne peux que l’approuver. J’avoue qu’au premier ras-bord, j’ai pensé (j’étais encore en état!) les Belges ont beau être le plus brave de tous les peuples de la Gaule (Source : Astérix chez les Belges, René Goscinny, Albert Uderzo, Éditions Dargaud 1979 NDLR) ils ont tout de même l’air un brin radins à te claquer une mono bise, aller à la toilette (en vrai, c’est pareil que les nôtres mais au singulier) et à te faire sortir le porte-monnaie chaque fois que t’as envie d’y aller, à la toilette. Mais tout ça, c’est rien que du plassen de chat. Je ne sais pas si les Belges sont vraiment les plus braves et d’ailleurs je m’en fous comme de ma première otite, quant à savoir si ce sont les plus sympas, personnellement je les mettrais bien dans le solo de tête. A commencer par ma pote Margot, championne du stylo plume, et Pierre champion du Gland (je précise qu’il s’agit d’un restaurant…). Stef! chante au Gland, j’ai connu des affiches plus flatteuses… Des publics plus nombreux aussi…  Mais des soirées chaleureuses teintées d’accents belges, espagnols et français, généreusement arrosées de bière et de vin naturel et qui finissent en débats littéraires et en remake de  La merditude des choses avec de parfaits inconnus, pas beaucoup. Il manquait peut-être les fricadelles sur les pizzas (pour la couleur locale, hein? Pas pour les estomacs!), mais pas la camaraderie ni la bonne humeur et pour un peu j’aurais presque oublié d’aller me coucher! C’était sans compter la soirée qui m’attendait le lendemain au Monty. Après une chouette balade sous le ciel liquide (ou livide, selon ce que t’as pioché au Scrabble) bruxellois, j’ai pris la direction de Genappe et de son ancien cinéma transformé en lieu culturel alternatif, invitée par mes deux poteaux, Ju’ et Payot. Il y a dix ans, je fêtais pour la première fois mon anniversaire sous le drapeau belge. Dans le jardin de Ju’, Margot était là déjà, l’économe à la main, et je me revois souffler mes bougies entre les barquettes de frites, le Zizi Coincoin et la sauce Samouraï.  Qui eut cru qu’aujourd’hui, je serais sur le point de remettre ça (Saint Smecta priez pour moi!) ? Pas moi ! Dix ans ont passé… Où ça ? Le décor (et le menu, Dieu merci!) a changé peut-être, mais la scène est quasiment la même… tout le monde est assis près de la cuisine… quelqu’un se lève et va mettre un disque… un autre ouvre une bouteille… on discute de tout… de petits riens surtout… on profite de se voir… on s’aime un peu en vrai… sans écran… juste quelques heures, à la sauvette… jusqu’à la prochaine fois… c’est bon… un peu con aussi…
Bientôt le concert. Il faut se mettre en route. Dehors, Jupiter continue de pleurer… Je m’en fous de la pluie. Comme dit le proverbe, Vieille amitié ne craint pas la rouille…
Demain je reprends la route, mais je reviens, c’est certain. A tantôt les copains…

114. Hotte mail

Cher Père Noël,

J’apprends que tu t’es mis au numérique et qu’à présent on peut t’envoyer des courriels. Sans doute ta boîte postale te coûtait-elle trop cher. A moins qu’en Laponie aussi, les sapins ne soient victimes de déforestation. Ou tu es peut-être tout simplement passé chez Sosh? Bref, ce soir c’est Noël et tu dois être en pleins préparatifs pour ta tournée (à ton âge, maintenant que tu t’es mis à Internet, pourquoi ne fais-tu pas livrer tes paquets par Amazon?).  Quant à moi – après avoir liké ta page Facebook, suivi ton compte Insta et followé (si on dit followé!) ton compte Twitter – je t’écris ces quelques lignes, à l’ancienne. Je ne sais pas si tu les liras, c’est sans doute un peu tard, mais comme mes cadeaux, je fais les choses à la dernière minute. 
Alors dis moi? Comment vas-tu Père Noël? Depuis toutes ces années? Mais attends… j’oublie le protocole! 
Je m’appelle Stéphanie, j’ai 45 ans (ça fait un bail que je ne t’ai pas écrit, mais dis moi, ça ne fait pas un peu alcoolique anonyme le protocole?). J’aurais pu t’envoyer une carte de Berlin ou de Dublin. Te rapporter une paires de babouches de Fès. J’aurais même pu faire un détour depuis la Suède pour passer te voir… Mais tu sais ce que c’est… Mon mal de tête, mon point au foie, j’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie. Et puis, d’un autre côté, depuis toutes ces années, tu n’as pas souvent pris de mes nouvelles non plus. Pas un coup de fil, pas un like sur Facebook, rien. Mais t’inquiète, je ne t’en veux pas, Papa Nono. J’attends (impatiemment!) mon chèque de fin de mois, j’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie.
Alors Père Noyel, ça t’intéressera certainement de savoir si depuis toute ces années, j’ai été sage. Si, si, je sais que ça a toujours été une de tes préoccupations principales. Eh bien si ça peut te rassurer, j’ai essayé. Chaque année. Avec plus ou moins de succès, soyons honnête. Je peux bien te l’avouer aujourd’hui, j’ai toujours eu le sentiment qu’être sage était quelque chose de terriblement ennuyeux. A l’instar de Ariane de Truchis en primaire que je trouvais barbante à mourir. Pourtant, à l’époque, j’étais sûre que tu lui apporterais tout les meilleurs cadeaux des Galeries Lafayette! Bon, ne soyons pas ingrate, tu m’as rarement déçue alors que j’étais loin d’être au niveau de Barbantelala. Encore aujourd’hui,  j’ai beau essayer, va savoir pourquoi, il y a toujours un moment où les choses m’échappent. Je t’accorde que l’abus d’alcool ne favorise pas la sagesse. Mais tu es bien placé pour savoir que la Contrex n’est pas ce qu’il y a de mieux pour arroser les huîtres du réveillon ! Pour résumer, disons qu’au fil des ans sans m’être totalement débauchée, j’ai été sage comme une image… plutôt floue. 
Tu me demanderas ensuite sans doute si j »ai « bien » travaillé. Père Noël, je te répondrais la même chose qu’il y a trente-cinq ans : tu m’embêtes avec tes questions ! Pour quelqu’un qui bosse une nuit par an, est-ce que ça n’est pas un peu déplacé de me demander  ça ? Est-ce que je te demande, toi, si tu as fait ton dépistage de la prostate? Je travaille, oui, et beaucoup. Un peu dans tous les sens, c’est vrai… D’ailleurs,  je t’ai même écrit une chanson. On ne peut pas dire que je gagne des sommes folles (encore moins en droits d’auteur!), mais je fais ce qui me plaît et ça, oui, je crois que c’est « bien ». 
Pardon Père Noël si je m’emporte. Tu sais, je t’ai vu l’autre jour aux infos. T’avais l’air mal en point. C’est d’ailleurs pour ça que je t’écris. Avec ta barbe effilochée et ton costard rouge fatigué sous ton gilet jaune. Tu criais sur un rond point. Tu râlais contre la hausse du fourrages de tes rennes. Tu protestais contre les charges sociales de tes lutins. Tu flippais pour ta retraite. Et sur ce rond point, un petit garçon te regardais, désemparé. C’était triste. Tu ne te ressemblais plus. Toi qui sens si bon la cannelle, le sapin, le vin chaud, le pain d’épices… Je t’imaginais devant ce gamin dans ton costume râpeux fouettant le Sans Plomb 95… S’il te plait Père Noël, ne fais pas de politique. Laisse ça aux adultes. Laisse-les se démerder entre eux avec toutes leurs manifs, leur poudre de perlimpinpin, leurs flics, leurs SMIC, leur RIC…  Ils n’ont qu’à écrire une lettre au Président de la République? 
Je me doute que ça doit être une sacré pression de satisfaire les désirs des enfants du monde entier et que tu n’as pas un métier facile. Mais dis-toi que tu le fais sans doute plutôt bien.  Jusqu’ici aucune manif’ d’enfants ne s’est jamais rassemblée nulle part pour se plaindre de tes services. 
Maintenant que j’y pense, j’ai un peu honte… je ne te l’ai jamais dit…
Merci, Père Noël.
Pour la neige, le feu dans la cheminée,  les coupes de Champagne, la famille, le sapin, le paon rouge en haut du sapin, les cadeaux, les petits mots, les mises en bouches/fruits de mers/plats/ fromages/desserts/petits fours, le cramiques le lendemain matin, Sissi Impératrice et/ou  Le père Noël est une ordure et tous les souvenirs accumulés au fil des ans… 
Père Noël, ce soir pour changer, si ça te dit, vient passer le réveillon à la maison? Je t’invite…

113. Décalage immédiat

Le Guide du Routard décrit Villa de Leyva comme « […] l’une des villes les plus touristiques de Colombie, un détour à ne pas manquer. » et comme je n’aime pas manquer, ce matin,  je m’empresse de prendre le Transmileno pour rejoindre le Terminal del Norte – #verdaderacolombiana – et emprunter la navette qui me fera parcourir les 160km qui séparent Bogota de ce « joyau colonial ». Le car part pile à l’heure colombienne, soit cinquante minutes après l’horaire annoncé mais ici, on est philosophe (ou patient?) et personne  ne se plaint. Sans doute la bonne humeur du chauffeur qui reprend gaiment les standards de la salsa colombienne que diffuse la radio est-elle contagieuse. Au fil de la route, sans aucune logique, des voyageurs montent et descendent au beau milieu de nulle part. Parfois même, le chauffeur se contente de ralentir porte ouverte pour accueillir un passager et sa poule (que personne ne s’offense, il s’agit bien d’une volaille!). Ma voisine est de Choconta, elle m’offre généreusement l’une des arepas préparées par sa maman et qu’elle va vendre un peu plus loin. Je ne refuse pas. Par la fenêtre, les crêtes des majestueuses montagnes se découpent sur des nuages épais. Au fil de la route se succèdent les marchands ambulants de fruits multicolores, de bunuelos, d’obleas, de mazamorra et d’empanadas fritas… Depuis 15 jours, j’ai goûté à la plupart. De Medellin à Bogota, j’ai testé le meilleur et le pire de la comida de la calle. Voyager,  c’est aussi découvrir de nouvelles saveurs, non? Entre le yucca, le jugo de lulo, la tomate de arbol et les patacones, je dois reconnaître que je n’ai pas été déçue  côté nouveautés. Pour les saveurs, par contre…. A Guatavita, la bandeja paisa, rencontre improbable entre chili con carne et cassoulet  agrémentée d’avocat et de banane m’a laissée perplexe et avec un apport calorique suffisant pour l’intégralité de mon séjour de trois semaines.
Après quatre heures de méandres, nous arrivons enfin au Terminal de Villa de Leyva.  Le Routard n’a pas menti. Sous le soleil, le (tout) petit village est paisible  et  accueillant avec ses rues pavées et ses maisons (coloniales, donc) aux balcons massifs de bois sculpté. Un chauffeur de taxi dort sur un banc près de son véhicule. Je ne veux pas le déranger et demande plutôt mon chemin à Google Maps qui me guide laborieusement en 15 minutes jusqu’à la Villa del Angel, mon hôtel du soir qui s’avère être 100 mètres de mon point de départ. Louisa m’accueille chaleureusement. Elle me présente sa fille. Et son mari. Et sa grand-mère. Après un café oscuro avec toute la petite famille et quelques bons conseils,  je pars à la découverte des alentours et avant toute chose de l’incontournable Plaza Mayor, la plus grande de Colombie parait-il. Je ne suis pas déçue, c’est vrai qu’elle est immense. Mais une fois de plus, sur les pavées irréguliers, je suis hypnotisée par la beauté des chaines de montagnes qui semblent veiller sur l’église et les arcades de ses dépendances.
Il est temps d’aller découvrir les pozos azules, sept lagunes artificielles qui passent du turquoise au vert émeraude selon l’humeur du ciel. Elles se trouvent à 5 kilomètres dans la vallée de Sanquencipá. J’hésite entre m’y rendre à pieds, à cheval ou en vélo? D’humeur baroudeuse, j’opte finalement pour le quad sur les conseils de Diego qui s’ennuie ferme derrière le comptoir de Extremo Boyaca. Pour un haut lieu touristique,  les clients ne se bousculent pas au portillon de sa modeste entreprise, et nous serons seuls pour notre  folle randonnée. Je tressaute à l’arrière d’une Jeep alors que Diego me conduit au garage où m’attend mon bolide. Après une maigre initiation, un demi tour et un dérapage, optimiste ou inconscient, il me juge apte à le suivre.  Plus le choix, j’appuie sur l’accélérateur. La poussière vole sur notre passage. Je prends de l’assurance et la vitesse me grise. Au détour de sentiers perdus, Diego me montre des nids d’oiseaux, des terriers d’animaux inconnus. Enfin, mon échappée sauvage m’entraine vers les pozos d’un vert éblouissant.  Seules quelques chèvres nous tiennent compagnie dans ce décor sublime.
De retour à l’hôtel, je décline l’invitation de Louisa à dîner avec sa famille. Je mangerai plus tard, encore toute étourdie de cette folle balade et de ces paysages incroyables…
Au matin, après une visite à un Kronosaure fossilisé, je rejoins Tunja. Je fais la rencontre de Javier et sa femme, musiciens de leur état. Ils m’entrainent à quelques kilomètres, sur les hauteurs de Motavita. Pendant que je déambule entre les herbes plus que hautes à 3600 mètres d’altitude, Javier déplie la toile de son parapente. Dans quelques minutes, ce seront nos ailes et nous survolerons ensemble le Boyaca. Après trois faux départs mouvementés, Juan
nous rejoint à moto et (vole!) à mon secours en m’épargnant une nouvelle chute. Je n’ai pas le temps de dire ouf que nous flottons déjà à 15 mètres au-dessus du sol, à l’aplomb des montagnes. Alors que le vent nous fouette le visage, une sensation inédite de liberté m’envahit. Nous suivons les courants d’air, et Javier partage avec moi sa région, ses cours d’eau, ses lacs, ses villages ses forêts. Je me sens comme le temps, suspendue. A quoi bon la cocaïne colombienne quand on peut s’offrir ce genre de trip ! C’est déjà le temps d’atterrir. J’accompagne mes nouveaux amis le temps d’un chocolat chaud avant de reprendre le car du soir pour Bogota. Demain, la jungle du Guaviare m’attend.
C’était mon premier voyage en Colombie. Ce ne sera pas le dernier.

112. Au nom du Rose

Mais qu’est-ce que je fais ici? On est dimanche, il est 10h30, il pleut, j’ai froid et je piétine sur un hippodrome au milieu d’une foule en T shirt rose  depuis 20 minutes. Sur un podium à quelques mètres, un énergumène survolté hurle des propos inaudibles dans un micro tandis que dans le lointain, rugissent les basses de Alright  de Jain. Je pourrais être tranquille au chaud sous ma couette à regarder la saison 6 de Orange is the New Black, mais non. Qu’est-ce qui m’a pris? En plus, Taystee vient de se faire coller le meurtre de Piscatella sur le dos et moi je la laisse tomber pour piétiner sous le crachin de l’hippodrome de Vincennes. Et on ne peut pas dire que j’évoque en quoi que ce soit le noble et fier étalon, plutôt la tête du balai à franges d’un agent d’entretien, quoique… Je piaffe d’impatience qu’on annonce enfin le départ. Car si je me suis levée à 8h un dimanche, si j’ai traversé le Bois de Vincennes à vélo sous la pluie, si je me gèle depuis vingt minutes entourée des membres joyeux du CE du cabinet d’experts comptables Grison, c’est que je me suis mis en tête de participer aux 5km allure libre de Odyssea, ensemble contre le cancer du sein. 
Sur le moment ça m’avait semblé une bonne idée. Mais là tout de suite, alors que j’attends désespérément que le Thierry Roland des supérettes arrête de hurler dans son micro pour donner le coup d’envoi, le doute m’assaille. J’aurais peut-être dû me contenter de faire un don et basta… Est-ce que je cours pour Médecins Sans Frontières? Est-ce que je nage pour l’UNICEF? Est-ce que je fais du trampoline pour les Restos du Cœur? Alors pourquoi? Certes, il y a dix minutes, quand la bénévole N° 378  du stand des dossards (juste après le Village d’entreprise, derrière le stand des montres connectées Fitbit, à gauche de celui des protections contre les fuites urinaires Tena) m’a remis le dossard 31647 et mon Tshirt, je suis devenue rose de bonheur, presque autant que mon T shirt d’ailleurs. Il faut dire qu’à ce moment-là, il ne pleuvait pas encore. Et que l’ambiance électrique ajoutait à l’excitation.
Au centre de l’hippodrome, l’énergie de Jessica et Kevin, deux coachs sportifs shootés à la dopamine et perchés entre deux écrans géants sur une scène géante que ne bouderait pas Chimène Badi pour un come back, est communicative. Ils dirigent un échauffement collectif pour plusieurs centaines de participants en transe. Le DJ balance un son de 200000 watts par enceinte, et Jessica et Kevin s’enflamment : allez la foule on lève les bras, ouaaaaais! Allez la foule on saute, ouaiiiiiiiis! Allez la foule on s’accroupit, ouaiiiiis! Chaque nouvelle instruction semble mettre les troupes roses en liesse et allez savoir pourquoi, la scène me rappelle Tintin et le Temple du soleil, lorsque les Incas vénèrent Tintin après l’éclipse. Le ciel sombre me tombe sur la tête sans doute… Autour de moi, les participants que cet échauffement laisse de glace préfèrent dégainer leurs portables et posent à tout va. Qui en T Shirt, qui devant les banderoles, qui sous l’arche de départ… L’excitation est à son comble. Une jeune femme me demande de la prendre en photo. Son visage est pâle et un foulard dissimule mal ses cheveux fins et rares.  Un grand sourire lui barre le visage. « C’est la deuxième année que je participe! C’est fou non?  » me dit-elle en me remerciant. J’acquiesce poliment. Je me rappelle alors pourquoi je suis là et rejoins la ligne de départ, résolue. Et depuis 30 minutes maintenant, j’attends, sous la pluie et les vociférations de MicroMan.  Mais je crois que cette fois on y est, c’est parti! La marée de participants au dossard jaune, ceux qui courent, se met en branle. Le flot rose semble sans fin. Après 5 minutes, le départ des dossards bleu, allure libre, est donné. Sur toute la largeur de la piste, à chacun son rythme,  nous marchons, nous trottinons, nous poussons des poussettes, nous flânons…
Pour ma part je marche. Vite. Ma montre connectée (ce n’est pas une Fitbit n’en déplaise aux organisateurs) m’informe que j’ai un bon rythme de 6,5km à l’heure et un rythme cardiaque raisonnable. Je maintiens mon allure au son de la playlist Salsa Nation de Spotify. Si mes pieds sont à Vincennes, ma tête, elle, est déjà à Bogota où je m’envole dans dix jours. Dix minutes plus tard, entre piano, congas et trompettes, j’ai déjà parcouru un kilomètre, et j’entame le second du soleil plein les oreilles à défaut d’autre chose. Comme une heureuse coïncidence, des fanfares jalonnent le parcours, les cuivres de la première ont des sonorités latines, c’est bien mieux que Jessica et Kevin pour m’encourager et je redouble d’effort quand nous quittons l’hippodrome pour entrer dans le bois de Vincennes. La pluie se calme, une odeur rassurante de sous bois humide m’envahit en même temps qu’une vague de plaisir. Tout simplement celui de marcher… En pleine nature… Entourée de centaines de gens certes, mais avec qui je partage cette marche rose de plaisir apparemment. A la trente huitième minute, je laisse le quatrième kilomètre derrière moi. Plus qu’un? Déjà? Mes jambes fatiguent un peu, mais pas ma playlist! Anda chica! A gozar! Autour de moi, les signes de fatigue aussi se multiplient. Un dossard jaune marche en se tenant les côtes… Je dépasse un groupe d’adolescentes en jupons roses qui discute eye-liner waterproof… Dans le lointain, j’aperçois l’arche blanche de l’arrivée… Elle se rapproche… elle se rapproche… elle se rapproche… Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! Je lève les bras et éclate d’un rire libérateur! Un photographe surprend mon expression de joie infantile!  Je l’ai fait! Et en 47 minutes selon ma montre connectée! La bénévole n°2672893789 me récompense d’un sac de ravitaillement. J’ai la joie d’y découvrir une protection Tena et un kit de démaquillage offert par Yves Rocher. Merci Tena! C’est exactement ce dont j’avais besoin après 5km ! Merci Yves! Les adolescentes derrière moi te seront surement reconnaissantes ! Heureusement, Courmayeur est plus diplomate et plus clairvoyant, il m’offre une bouteille d’eau.  Je bois goulument et me dirige, à pas lents maintenant et un peu sonnée, vers la sortie de l’hippodrome. Un sentiment de fierté me gonfle la poitrine ou plutôt les seins. Parce qu’aujourd’hui, j’ai bougé mon cul pour mes nénés et c’est pas rien.
Je remonte sur mon vélo. Google Maps m’annonce qu’il me reste encore 8,5 km à parcourir avant de rentrer. Je pédale vaillament. Une douche bien chaude m’attend à la maison, ça aussi c’est une bonne cause!

Courses à Paris, Toulouse, Nantes, Dijon, La Réunion etc…
Pour participer l’an prochain, toutes les infos sur www.odyssea.info

Odyssea 2018