65. Puberté, j’écris ton nom!

Dites, vous vous rappelez? Les cheveux gras. Le rire niais. L’Eau Précieuse. L’effervescence hormonale. Le maquillage approximatif (entre le vulgaire outrancier et la maladresse bariolée). L’odeur entêtante de l’abus de MENNEN Vetiver, pour nous les hommes. L’appétit insatiable. Les sautes d’humeur. Les premiers troubles amoureux suivi selon les cas de la gaucherie des premiers flirts ou de la douleur des premiers râteaux. Pour ma part, j’avais presque tout oublié mais fort heureusement, cet été je suis partie en séjour linguistique en Angleterre où je devais animer des ateliers théâtre pour adolescents et, par voie de conséquence, réveiller ma mémoire engourdie. A peine embarquée à bord de l’EUROSTAR en compagnie d’une trentaine de teen-agers (on dit encore teen-agers?) quelque peu anxieux de se voir provisoirement abandonnés par des parents trop heureux de pouvoir se débarrasser de leur progéniture le temps d’un bref répit estival, j’ai senti que je passais dans une autre dimension temporelle. Plus le train se rapprochait de Londres, plus j’avais la sensation étrange de régresser dans le temps, si bien que je débarquais en Gare de St Pancras 2h30 plus tard mais rajeunie de vingt ans (on n’est pas à quelques années près), en compagnie de 30 gamins boutonneux beaucoup plus détendus qu’au départ hélas, alors que de mon côté j’avais gagné en stress même si j’affichais une peau merveilleusement satinée!
Je dois avouer que durant les premières heures, le premier jour même, surprise par le charme et la politesse apparents de mes compagnons adorables, j’étais enchantée du début de ce voyage dans la campagne anglaise et dans le temps. Très vite cependant, telles les mauvaises herbes invisibles qui envahissent sournoisement les plaines magnifiques et verdoyantes du Somerset (notons en passant que c’est très joli le Somerset), les premières ombres ont commencé d’obscurcir ce paisible tableau. Avec l’âge on devient sans doute un peu amnésique voire pas très futé puisque j’avais niaisement présumé de la candeur et de l’innocence que promettaient les souriants visages de mes élèves à peine sortis de l’enfance, toute prête que j’étais à les initier aux délices de la scène…. 
C’était oublier que mes angelots, sans savoir rien des intrigues shakespeariennes ni des secrets de la Commedia dell’ arte, connaissaient déjà le pouvoir des farces et les secrets du masque! A peine 24 heures après notre arrivée donc, ces sinistres crapules ont tombé la cagoule!!! Je me retrouvais alors seule, perdue dans la jungle herbeuse d’un campus britannique parsemée de dahlias et de pétunias à la merci de fauves indomptables… 
Je vous épargnerai (presque!) le récit détaillé des pannes de réveil et retards en tout genre, des pertes d’argent de poche, de la salle de bain collective inondée après le passage des filles évoquant la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, des chambres des garçons dont les valises explosées évoquaient quant à elles les rues sinistrées de Beyrouth, les ingestions de chips/chocolats/bonbons/sodas à toute heure du jour ou de la nuit, des accidents de rasages, des accidents épilatoires (!!!) et d’une façon plus générale, des bobos en tout genre, les « On est obligés? », les « C’est pas moi! », les « Je vais le faire… » et pour finir, des blagues potaches dont j’avoue avoir été le meilleur public (quand je n’en étais pas carrément l’instigatrice, mea culpa!) allant des lits farcis de bananes (une bonne cinquantaine), aux sous-vêtement mouillés puis surgelés au congélateur en passant par les réveils surprise au son des Sardines de Patrick Sébastien (toujours lui!) à 5h30 du matin! 
Je vous le dis: en quinze jours, j’ai rajeuni de 20 ans sans la moindre intervention chirurgicale, ni la moindre crème anti rides, avouez que c’est économique! Par contre niveau musical, l’adolescence, 20 ans plus tard c’est resté assez nul. Entre  Maitre GIM’S et One Direction, j’ai eu du mal. Et puis aussi la puberté, c’est fatigant. Je dois bien reconnaître que j’avais un peu perdu le rythme et que même mon énergie légendaire n’était pas toujours à la hauteur de celle de mes petits camarades! Quoique? Pas sûr en fait… Sur la scène, c’est eux qui avaient du mal à me suivre dans toutes mes élucubrations. Mais je crois bien que ça ne leur à pas déplu… Ma musique « de vieille » non plu d’ailleurs: j’ai converti quelques Iphone à Queen, aux Stones et à Cyndi Lauper bicoze même en 2014 Girls just want to have fun, oh yeah! Je crois même que j’ai entendu certains fans de Macklemore fredonner Le permis dans le bus et ça, ce n’est pas rien.
Enfin, il fallait voir comme ils étaient fiers le soir du spectacle (qu’ils avaient écrit eux-mêmes et en anglais s’il vous plaît!). J’avoue que je ne l’étais pas moins…

En rentrant Gare du Nord, après que les dernières larmes aient coulé, que les dernières promesses aient été échangées, j’ai rendu chacun à ses parents. Alors, subitement je suis redevenue adulte et dans ma tête, j’ai entendu une drôle de petite voix qui demandait : « C’est obligé? »

Bruton, Campus International

57. Bye bye Madiba…

Ce matin, je préfère vous le dire tout net, c’est la poisse! Je vous résume la situation (en termes choisis ce la va de soi):

Il n’est rien advenu cette quinzaine hélas
Qui vaille d’être narré en des termes cocasses… 

Ce n’est pas du Rimbaud d’accord, mais enfin c’est explicite. Du reste, je porte à votre attention négligente que je n’ai rien à dire, peut-être, mais  je me suis quand même fendue de deux Alexandrie, alexandrins!
Bref. Ces derniers temps, ma petite vie égotiste suivait donc un cours tranquille et sans vaguelettes et je me demandais, soucieuse, de quoi j’allais bien pouvoir vous entretenir. Et puis aujourd’hui, voilà que les vaguelettes ont viré au coup de tabac. Les paupières encore engourdies, entre deux bâillements, j’exécute machinalement mon parcours du matin: du lit à la cuisine d’abord et allumer la machine à café, de la cuisine au salon ensuite, brancher la radio et enfin du salon à la salle de bain, observer mon reflet dans le miroir, mesurer l’ampleur des dégâts et soupirer… Soudain, voilà que la voix lointaine de Patrick Cohen m’annonce sans ménagement que Nelson Mandela est mort et me voilà parfaitement réveillée!
Nelson Mandela est mort…
La brosse à dents me tombent des mains. Le dentifrice me coule sur le menton et je reste quelques secondes parfaitement ahurie. « Nelson Mandela n’est plus » répète France Inter croyant sans doute que je n’ai pas bien compris. « Mandela s’est éteint cette nuit à l’âge de 95 ans. » Mais c’est qu’elle insiste la garce. L’envie me prend alors de lui répondre: « Ta gueule! ». En pyjama au milieu du salon, je suis incapable de bouger. Je me sens étrangement vide et j’ai les yeux qui piquent. La radio, sadique, entame alors une litanie d’hommages, d’archives, de témoignages mais je ne l’écoute plus.
Comment est-ce possible? Il y a des personnes que l’on croit immortelles. 
Alors que sonnée, je m’assois sur le canapé, les souvenirs se bousculent et comme par hasard, la première chose qui me revient c’est une chanson. Bien sûr. 1989… Johnny Clegg et Savuka enflamment mon électrophone et la télévision. Dans leurs pantalons multicolores, Johnny et ses musiciens noirs et blancs, s’insurgent en musique: Asiiiiiiiiiiiiiiimbonanga (Pour ceux d’entre vous qui ne parleraient pas couramment l’afrikaner, ça veut dire Nous ne l’avons pas vu). Du haut de mes quinze ans, je m’insurge avec eux. En tant que citoyenne du monde, j’exige qu’on libère Mandela! Las, à ma grande surprise, mes exigences ne sont suivies d’aucun résultat…. Comment est-ce possible? Mon adolescence se révolte devant tant d’injustice. Ma conscience politique se réveille, se construit, ouvrant la voie à une longue série de déceptions et d’idéaux désenchantés…Quelques années plus tard,  sans que j’y sois pour rien, mon vœu sera pourtant exaucé. Je me souviens d’une allégresse universelle. Je me souviens que la télévision diffusait les images d’un géant au sourire ensoleillé. Et encore une fois, je me souviens en musique. En Écosse, Simple Minds se réjouit de l’évènement et moi avec. Enthousiaste, je reprends avec eux Oh oh oh Mandela’s free
Le cours de ma petite vie m’appelle et je reprends à présent le chemin de la salle bain. Le long du couloir, soudainement rajeunie, je fredonne ces mélodies à mi voix. Au delà de l’homme et du symbole qui s’est éteint pendant mon sommeil, je réalise qu’elle est loin aujourd’hui mon adolescence. Le reflet du miroir semble d’ailleurs du même avis. Elle est étrange cette sensation qui me saisit. La disparition d’un parfait inconnu qui déclenche à la fois émotion, vide et mélancolie Qui réveille encore les idéaux engourdis d’une citoyenneté souvent déçue…

Dans mon dictionnaire de citations, Madiba me rappelle que :

« La bonté de l’homme est une flamme qu’on peut cacher, mais qu’on ne peut jamais éteindre. »

Regonflée par tant d’optimisme, je me rappelle alors que si on veut changer le monde… on peut! Suffit de s’y mettre. Alors, au boulot!