82. Toute ouïe

Quand on m’a retiré les premiers pansements, j’ai d’abord cru que j’étais devenue Super Jaimie! Alors moi aussi, on m’avait greffé une oreille bionique? Pour un peu, je me serais presque mise à courir au ralenti en pantalon pattes d’éph après de vilains espions à la solde des Russes! Sauf qu’après l’intervention, d’une part j’aurais eu l’air maligne à courir avec ma blouse en papier ouverte à tous les vents dans les couloirs de la clinique et d’autre part, j’étais aussi devenue Super Pompette. Alors là je vous arrête tout de suite. N’allez  pas vous imaginer des choses. Par exemple que je me sois sifflé trois coupes de Dom Perignon direct en sortant du bloc op’! Non. Simplement, vous saurez que privé de repères auditifs, il est difficile de se tenir debout. Il n’était donc pas question que je me mette à galoper après qui que ce soit. Du coup, j’ai préféré rester couchée et attendre que l’infirmière m’apporte mon eau chaude aux poireaux et mon yaourt au goût bulgare (la clinique était privée). C’était plus sage. De toute façon je ne cours jamais après les vilains espions, qu’ils soient russes ou yougoslaves. Ou bulgares à l’instar des yaourts. Je ne cours que si Hannibal, mon coach sportif – c’est son vrai nom – me l’ordonne. Il se peut d’ailleurs que Hannibal soit un espion venu de l’Est mais je ne me suis pas renseignée.
A mon retour de la clinique, j’ai assez vite réalisé que je n’étais pas (encore) devenue Super Jaimie. Après un séjour de trois jours à la clinique seulement j’étais d’abord devenue Super Moche. Dans la salle de bain, je tentais bien une incantation douteuse, « Miroir, méchant miroir, dis-moi qui est la plus laide? » Mais le miroir s’est un peu trop docilement exécuté à mon goût, me renvoyant un portrait de moi méconnaissable et difforme : ma crinière incontrôlable dont je suis habituellement si fière était devenue filasse et graisseuse, j’avais le teint cireux, la lèvre pâle, les yeux petits comme tombés au milieu de la figure. Une incarnation authentique du glamour en somme! Ensuite, toujours ces bourdonnements et ces vertiges, Super Pompette, le retour. Pour finir, je me sentais frustrée car à travers les derniers bandages, malgré l’opération, je ne pouvais pas comme la femme bionique de la série entendre  à travers le plafond ce que les voisins du premier se racontaient rien qu’en dégageant négligemment les cheveux (non graisseux!) de mon oreille. Par contre, au bout d’un certain temps, je suis arrivée à identifier qu’ils passaient inlassablement un balai Bissel à longueur d’après-midi. Un balai Bissel!!! En même temps, c’est assez cohérent que ça dure l’après-midi entier si l’on tient compte de l’efficacité de l’accessoire. Mais tout de même, ça m’a littéralement stupéfiée! J’aurais voulu concentrer les pouvoirs de ma nouvelle oreille quasi bionique pour savoir s’ils utilisaient encore un Minitel mais avec les pansements c’était encore trop tôt, bien sûr. Après mûre réflexion, comme j’avais envie de dormir quasiment toute la journée, j’ai fini par apprécier leur goût rétro pour les années 70 et le balai Bissel plutôt que pour un aspiro 1600 watts.
Peu à peu, j’ai repris du poil de la bête. Au propre comme au figuré. Parce qu’en convalescence, et au point où en étaient mes cheveux de Super Moche j’avais d’autres préoccupations que l’usage de mon Epilady, vous m’excuserez. Entre autres, j’attendais de revoir mon ORL. Forcément, vu qu’on m’avait opérée de l’oreille. Mon prochain détartrage, là tout de suite, je m’en fichais un peu comme de mon premier coloriage. Donc j’attendais. Avec mon bonnet sur la tête. Parce qu’en tant que Super Moche j’ai fait l’acquisition d’un bonnet. Les superhéros ont toujours un costume ou un accessoire, c’est bien connu. Une cape, des bracelets, un masque, un bouclier, que sais-je. Il m’en fallait donc un qui soit à la fois pratique, pour protéger les pansements et l’oreille des coups de froid et esthétique autrement dit qui dissimule habilement ma toison huileuse. J’ai donc opté naturellement pour le bonnet de laine après avoir longuement hésité avec la cagoule… Je me suis d’ailleurs réjouie que mon opération ait eu lieu en plein hiver parce qu’au mois d’août je me serais sentie drôlement ridicule avec mon gros bonnet et son gros pompon. Mais là, non. Ça va. En plus, je l’ai bien choisi mon bonnet. Dessus il y a écrit  Happy.  C’est exprès.
Parce que mon ORL je l’ai revu. Il m’a enlevé le dernier pansement, il a enlevé les points de suture, il a sorti des outils bizarres, il a tripatouillé, il a aspiré, il a grattouillé, il a épongé dans mon oreille et puis tout content de lui, avec un grand sourire, il a dit que l’opération s’était très bien passée, on se revoit dans quinze jours, pour surveiller. Maintenant, dans la rue, à la boulangerie, sans prévenir du côté de mon oreille gauche, j’entends. Deux, trois fois plus fort qu’avant. Comme une bulle. C’est rigolo. J’ai envie de demander aux gens : « Vous pourriez baisser le volume de votre moteur s’il vous plaît? » « Vous pourriez claquer des talons moins forts? »  Pour le moment ça dure 1 minutes ou deux et puis ça va perdurer. Dans trois semaines, la prothèse qu’on m’a posée dans l’oreille sera en place et je retrouverai un niveau d’audition quasi normal en permanence. Si ça se trouve, je pourrai même entendre des bruits que je n’entendais pas avant! Comme Super Jaimie? Ouais! Pareil! Comme Lassie aussi, faut voir. Bon, le hic, c’est que d’ici là je ne peux pas me laver les cheveux et que je dois garder mon super bonnet de Super Moche. Franchement, je m’en fiche. Super Jaimie, moiMon oreille, elle n’est pas bionique, elle est en  plastique. Super Moche, moi? Soyons lucide, ce n’est pas avec ce bonnet, que je vais me trouver un mec qui vaut 3 milliards. Et alors?
Je commence 2016 avec une toute nouvelle oreille et dans le genre Super Cadeau d’anniversaire,  je ne vois pas ce qu’on aurait pu m’offrir de plus SUPER!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Super_Jaimie
Super Jaimie (Lindsay Wagner)

78. Famille… Je vous aime

Voilà, je sais.
C’est un peu comme un Mojito. 
Un savant mélange entre la chaleur du rhum, la douceur du sucre de canne, la fraîcheur de la menthe, le piquant des bulles d’eau gazeuse mais qui n’a aucun intérêt si l’on n’y ajoute pas le petit trait acide du citron vert… Pour bien l’apprécier, il faut être bien détendu, loin de ses petits tracas quotidiens.  Au soleil de préférence. S’il y a une piscine ou une plage alentour alors c’est encore mieux. Vous ne trouverez rien de plus rafraîchissant que ce cocktail délicieusement givré! Ceci étant, il ne perdra rien de sa saveur si vous vous trouvez sous la tempête en Normandie. Vous ne trouverez alors rien de de mieux pour vous réchauffer que ce cocktail subtilement dosé! A Paris, les occasions de goûter ce cocktail sont plutôt rares. Du reste, au quotidien, le goût ne serait pas le même. Trop de sucre… Pas assez de rhum… Et puis je crois que, à en boire trop souvent, à force, on se lasserait. Car  la recette mise à part, le plaisir vient aussi de ce léger parfum de surprise que portent avec elles les fêtes de famille. Du moins les fêtes de ma famille. 
Ma famille ce n’est ni Un air de famille  ni Festen. Ma famille est joyeuse et fait du bruit. Ma famille vient du Nord et du Sud. Aujourd’hui, ma famille est même devenue internationale. Dans ma famille on s’appelle sur Viber et sur Skype, on se Twitte et on se laisse des messages sur Facebook. Ma famille est de toutes les couleurs et de toutes les religions. Dans ma famille, il y a des profs, des metteurs en scène, des médecins, des journalistes, des avocats et même des flics. Dans ma famille, on a plutôt de la chance car il n’y a pas d’homme politique. Mais il y a des syndiqués, des retraités, des expatriés, des fonctionnaires, des lycéens, des chômeurs, des intermittents, des indépendants, des étudiants bref tout un tas de militants! Dans ma famille, il y a des enfants qui courent partout et tout plein d’oncles, de tantes et de cousins et des cousines de toutes les tailles : petits, normaux ou grands (je peux avoir un prénom s’il vous plaît?). Mais dans ma famille, il n’y a plus qu’une seule Mamita qui ne fait plus le Couscous ni la Dafina depuis longtemps, et quand on a envie de la Tarte au sucre ou du Cramique de Mamoune, maintenant, on les fait nous-mêmes. Après, on s’envoie des photos tout fiers du résultat, même si on est bien obligé de reconnaître que la tarte n’est pas exactement pareille que quand elle la faisait. Dans ma famille, il y a aussi les amis. C’est normal parce que dans le mot famille, au milieu, caché, il y a le mot ami. Mais attention! Pas n’importe lesquels, d’amis! Ceux qui sont sur les photos de classe et les photos de vacances. Ceux qui nous ont vu avant le café du matin et après le dernier petit verre du soir. Ceux avec qui on a partagé le Couscous, la Tarte au Sucre et aussi une petite cuite de temps en temps. Parce que  dans ma famille, que l’on soit 3, 7 ou 50 à table, on mange, on boit et puis quand on a fini, on se ressert une seconde fois! Quand on arrive par le Sud de ma famille, c’est la première question qu’on pose : « Tu as mangé? ». Inutile de répondre, l’assiette est déjà sur la table.  D’ailleurs, rares sont ceux qui ne cuisinent pas.
Mais dans ma famille, personne ne cuisine comme ma mère.
Ma mère vient du Sud et comme elle sa cuisine est colorée, piquante et généreuse. Mais surtout, la cuisine de ma mère est fameuse!
Dimanche dernier c’était la Fête des pères. C’était surtout la fête de mon père, car nous célébrions ses 70 ans. Pour lui, pour nous les 50 convives du Nord et du Sud joyeusement réunis pour cette occasion, ma mère a passé 3 semaines dans sa cuisine à mitonner un feu d’artifices de saveurs et de mets afin de nous régaler. Et nous n’avons pas manqué de faire honneur à son buffet gargantuesque (je mange les restes depuis une semaine!) tellement appétissant que même le soleil en a voulu sa part, bientôt délogé par les premières étoiles, venues accompagnées des musiciens brésiliens.
Repus, heureux d’être ensemble, nous avons évoqué tour à tour les souvenirs d’enfance, pris des nouvelles de ceux qui ne pouvaient pas être là et pensé à ceux qui ne pouvaient plus être là. Nous avons ri. Et pleuré un peu quand, bien sûr, j’ai chanté Petite. Nous avons dansé le Forro sur le bord de la piscine éclairée en buvant du Champagne. Nous avons fait la chenille. Dans ma famille on est un peu beaufs. Nous avons plongé tout habillés dans la piscine. Dans ma famille on est un peu couillons. Nous avons bu encore un petit coup en ressortant le fromage. Et puis après qu’Aretha nous aient demandé un peu plus de  Respect, on est allé se coucher.
Le lendemain à midi, après le petit-déjeuner on s’est remis à table et on a recommencé à piquer de la fourchette. Parce que dans ma famille, on n’est pas des mauviettes!
Ma famille n’a rien d’exceptionnel… Mais c’est la mienne. 
Ma famille est belle. Du Nord au Sud.
Je vous aime. 
Dieulefit, 20 Juin 2015