129. Quatrevingt-treize

Chers amis, je ne vais pas y aller par quatre chemins (c’est déjà tout juste si j’ai réussi à en trouver un !) : hier, j’étais à B.
C’était ce qu’on appelle une expérience. Pour la parisienne que je suis, partir en banlieue, c’est partir en voyage. La banlieue, très honnêtement, je connais un tout petit peu.  Et puis, je l’avoue, surtout les banlieues de fiction, bourgeoises, modestes, populaires… La vie est un long fleuve tranquille… Tout ce qui brille… L’esquive… Divine… Les Misérables….  Mais en vrai de vrai, Les Misérables jusque hier je ne connaissais pas du tout du tout…
Cette année, épidémie oblige, on ne tracte pas sur le Pont d’Avignon, à moins de livrer des quatre fromages ou de proposer 20% sur les épilations demi-jambe. J’occupe donc mon mois de juillet à sillonner la Seine Saint Denis pour lire des livres aux enfants. Ils n’ont quasi pas eu d’école, ils n’ont pas eu de copains, ils n’auront pas de vacances (d’ailleurs je me demande s’ils en ont les autres années, des vacances ?), ils ont déjà été bien assez punis comme ça ! Cet été, ils auront donc des histoires, des jeux et plein de livres grâce aux ParcoTruc(k)s du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse. Je vous le dis tout net, c’est drôlement chouette de retomber en enfance, et d’ailleurs on ne peut pas vraiment dire que je m’ennuie.
Bon, côté dépaysement, je dois l’admettre, la Seine Saint Denis, ça n’est pas la Provence : ici point d’aïoli, de mistral, d’Ignace et son petit nom charmant ou de César pour te fendre le cœur ! En revanche pour l’exotisme, je peux te dire que tu es copieusement servi (et pour ce qui est de te fendre le cœur, crois-moi, y a de quoi) ! Ici, les boubous, les saris, les turbans et les masques sont de toutes les couleurs et colorent joyeusement le bitume triste des Cités, les parfums de wolof, de mafé, de couscous flottent entre les fenêtres ouvertes des tours A, B et C et on s’interpelle sans faire de manières en Bambara, Algérien ou Bengali…  D’ailleurs, les enfants m’ont appris à dire bonjour dans leurs langues et me voilà qui apostrophe à mon tour les fenêtres ouvertes : Ani Sogoma ! Salam ! Hyalo ! Comme par magie, des dames en couleurs apparaissent et me répondent en souriant.
Bon d’accord. Les dames enturbannées qui sourient, la cuisine aux mille parfums… Lorsqu’on arrive à B. ce n’est pas le Club Med non plus. Ou bien alors l’équipe d’animation est celle qui a coaché Vincent Kassel et  Mathieu Kassovitz  pour le tournage de La Haine. Mais bizarrement, le matin, lorsque je suis arrivée par le parking où agonisaient les cadavres de voitures désossées, il y avait plus de monde pour me saluer que dans mon propre immeuble ! Lorsqu’on est arrivés avec les copains, entre les immeubles aux murs sales de cette Cité en U (je dirais fin 1970 début 1971), j’ai cru que la gardienne accourait pour nous offrir un Lexomil mais c’était un café, une corne de gazelle et la clé du local des toilettes qu’il ne fallait surtout pas oublier de fermer à clé (quand j’y suis finalement allée après le café, la citronnade, le thé à la menthe, l’eau et le soda au parfum chimique indéfinissable, le canapé éventré et la fenêtre à la vitre cassée avec vue sur la cuvette m’ont coupé l’envie d’y retourner pour le reste de la journée). Avec les copains, on l’a remerciée et on s’est mis au boulot. Sous un arbre, seuls subsistaient les deux pieds en fonte d’un banc public dont on avait volé l’assise (?). Le sol était jonché de mégots de pétards (ceux qui font rigoler, pas les feux d’artifice…). On a retiré ce qu’on a pu, et puis on a installé les livres, les tables, les cerceaux les masques, le gel hydroalcoolique. Au premier étage, une dame en tunique violette a ouvert sa fenêtre  : « Vous faites quoi ? » je le lui ai expliqué. Elle nous a répondu que nous aurions dû faire une nocturne, ici « les enfants ils sont pas dehors avant dix heures… minuit… » Étonnée, j’ai répondu qu’on n’était pas là pour les ados… « Oui, j’ai compris, mais les petits, ils sont pas dans la rue avant le soir… »
Avec le technicien, une affiche a alors attiré notre attention sur le mur. C’était un menu qui ressemblerait à celui d’un kebab ou d’un fast-food, hormis qu’il ne s’agissait pas de commander de la nourriture. Le menu affichait des tarifs de weed ou de shit, en livraison ou à emporter, le numéro de téléphone pour commander était en gras, et au bas du menu figurait la mention insolite (mais rassurante !) « Tous nos livreurs sont équipés de masques et de gel hydroalcoolique. »
Ça tombait bien, un « guetteur » qui nous guettait justement depuis un moment est venu nous demander ce que nous faisions là. Une fois de plus, nous lui avons expliqué. Docteur Bedo a paru enchanté. D’abord, nous ne risquions pas de porter préjudice à son petit commerce en lui volant sa clientèle. Ensuite, les enfants c’est important. Il avait des neveux, des nièces, et apparemment des valeurs : y a que les raclûres qu’aiment pas la lecture. Il allait donc nous envoyer sa famille. C’était gratuit ? Tout ?  Parfait. On n’avait besoin de rien ? C’est sûr ? Fallait pas hésiter…. Il nous ferait un prix. Merci Docteur Bedo !
Devant les tentes, deux petits garçons nous attendaient timidement. Maman les avaient envoyés. Elle leur avait dit qu’on faisait des jeux. Mais des livres… Pffffff…. Ça c’était vraiment trop nul  !  Ils étaient venus s’amuser ! Pas écouter des histoires ! Et puis d’abord, le foot, c’est mieux ! Alors ça j’étais bien d’accord, d’ailleurs, ça tombait bien, justement, j’avais une histoire sur le foot… « Vous connaissez Akissi ? Elle habite en Côte d’Ivoire ? » « Ah Bon ? Nous on est du Mali ? C’est à côté…. mais nous, on n’est plus forts au foot… ! En plus… c’est une fiiiiiiiiiiiiiiiille !  » Donc on a découvert une aventure de Akissi… et puis une deuxième… et puis ensuite, Akim et Moussa sont allés chercher leur petite sœur et aussi leur cousin parce qu’il s’ennuyait à la maison. Et puis Chandra et Fahima nous ont rejoints. Et petit à petit, les dames en couleur ont ouvert leurs fenêtres pour voir ce qui se passait et alors elles sont descendues avec leurs enfants…. et leurs assiettes ! Et alors on a lu ! On a lu :  Le Tracas de Blaise,  La vieille herbe folle, Björn et bien sûûûûr  Le loup en slip (deux fois !). Et surtout on a bien ri ! Entre les livres, les jeux, la citronnade et les 102 parts de gâteau au chocolat, de sablés confiture, de crêpes, de quatre-quart et même d’acras (délicieux!) c’est vrai qu’on ne l’a pas vue passer cette journée. Quand il a été l’heure de tout ranger, Hakim et Moussa m’ont demandé si demain il y aurait encore des histoires. J’ai répondu « Non. Juste aujourd’hui ». Quand ils ont chouiné « S’te plaîîîît ! » j’avais les yeux qui piquent, et j’ai failli répondre « Mais siiiiiiiii ! »
Ce n’est sûrement pas facile la vie en banlieue.
Mais hier à B., sous les arbres, près du banc disparu, j’ai passé une journée magnifique. Merci Hakim, Moussa, tous les enfants et tous les parents (j’ai pris 3 kilos !) 
Cambé ! Beslama ! Bidaya !

    99. Festival estival !

    Bon d’accord je vous ai un peu laissé tombés. Mais j’ai une vie aussi. Ou plutôt une laaaaïfe comme le disent fort à propos (et fort théâtralement!) mes petits élèves anglophones. Si vous croyez que c’est easyyyy de décrocher, de prendre le temps d’un blog, juste comme ça, parce que l’envie m’en prend. Eh bien non. C’est très compliqué. Ça demande de l’organisation, de la planification; de l’inspiration même! Et puis, j’ai des obligations. Jouer les cigales, quoiqu’en pense Monsieur De la Fontaine, c’est du boulot. A moins de vous mitonner une lazagne entre trois et cinq du mat’, je ne vois pas comment j’aurais pu vous poster quoique ce soit depuis le mois de juin. Alors inutile de me faire tout un flan aux œufs. D’autant que ces jours-ci, les œufs, vous feriez mieux de faire attention (sans pour autant virer vegan, ce serait excessif et fort peu convivial, surtout lors d’un barbecue entre amis, cf post 97) ! 
    Si je suis un peu speeeeeed, veuillez m’en excuser mais c’est que des vacances, cette année j’en ai pas eu bézef! Alors quand terrassée par une angine sortie de nulle part pendant mes seuls jours de repos, la piscine et le soleil se sont unis pour me narguer derrière la fenêtre, je reconnais que je suis devenue quelque peu chatouilleuse et que ça m’a fait moyennent rigoler.
    Ma nature joviale a pourtant repris le dessus et me voilà shootée, requinquée, les globules en fête, prête à taquiner le clavier. 
    Je vous avais donc laissé au carrefour des vacances pour prendre un Virage à droite  ou plutôt à l’Est direction Avignon. Je ne sais pas ce qu’il en a été de votre côté de l’autoroute A6, mais pour ce qui me concerne, l’étape fut belle, CGTiste, et ensoleillée ! Après une année électorale, disons le tout de go, le pari de porter Michel Sardou entre les remparts c’était un peu comme la candidature de Jean-François (Copé pas Derec), audacieux et pas vraiment gagné. Mais dans la famille Virage à Droite, on a le tempérament joueur. Et sagace. On le sait bien que faire Avignon ce n’est jamais « gagner ». C’est plutôt la garantie de perdre ses économies dans une mesure plus ou moins conséquente. De ce côté là, on peut dire que nous avons honorablement rempli le contrat. Conformément à la tradition, nous avons sué sang et eau 12 heures par jour, nous n’avons pas gagné un euro, nous avons dépensé plus que de raison et nous affichons fièrement un solde déficitaire, modéré toutefois (ouf!). Je vous entends qui murmurez déconcertés « mais pourquoi » ? Eh bien une fois n’est pas coutume, je vais oser l’écrire… pour le PLAISIR. Celui de jouer devant une salle pleine tous les soirs un spectacle qu’on a créé, porté, aimé, amélioré et défendu pendant trois ans. Parce que contre toute attente, ils ont été nombreux les spectateurs sensibles à ce répertoire improbable tout à la fois tendancieux et patriote et que nous n’avons pas joué – que – pour les égarés du catalogue et la belle-famille du technicien. On a beau avoir un spectacle pleins de jolis participes passés, mettons les chose au point : Avignon c’est la jungle, pire c’est le Salon de l’Agriculture du spectacle avec moins de ministres et sans le stand raclette de l’Amicale des Fromagers d’Abondance.  Certes, initialement c’était LE festival de Théâtre par excellence, merci Monsieur Vilar… Mais le temps a passé… Le IN snobe le OFF, ils ne sont pas du même monde… Dans le premier La mégère apprivoisée dure 5h dans une mise en scène iranienne sur fond d’émancipation féminine… Dans le second, le dressage de la diablesse dure à peine 1h10 avec 3 comédiens éclairés par deux projecteurs de chantier… Dans le OFF, Edward Bond et Yasmina Reza côtoient les prometteurs Faites l’amour avec un belgeMa patronne est un fumier et  Mon cul c’est pas du poulet, parce qu’il faut bien que les spectateurs de TF1 aussi élargissent leur culture… Et puis il faut encore compter avec les humoristes, les danseurs, les clowns, les circassiens et avec tout ceux du catalogue dont on ne reconnaît même pas l’étiquette sur l’emballage (c’est quoi au juste un clown thérapiste?) ! Et au milieu de tout ce beau monde, faire de la Chanson à Avignon – bien que de Droite – c’est coton ! J’en ai fait la l’expérience en solo, je sais de quoi je parle. Et pourtant… Contre toute attente, entre les 1484 spectacles du OFF, chanter Sardou et Barbelivien s’est avéré beaucoup plus porteur qu’interpréter mes propres refrains forgés à coups de dictionnaires de rimes et d’anatoles habilement détournés par l’ami François. Que faut-il en conclure? Que mes chansons ne valent pas tripette à côté des  Lacs du Connemara ou du France? Que je devrais me lancer dans la Chanson géographique? Que j’aurais dû voter Fillon? Bah non. Juste que c’était bien. Qu’on a bien bossé avec les copains. Qu’on a bien rigolé même. Qu’on s’en est fait des nouveaux de copains à l’ombre des canisses du Théâtre de la Bourse du Travail CGT. Pis des bien. Qu’on s’est mis du spectacle plein les yeux et les oreilles et qu’ on a pleuré (La voix des sans voix, Rue de la Belle écume), rit (Hobobo, Emma la clown), réfléchit (8h30 rue des Écoles, Une cosmonaute n’est pas un souci dans notre galaxie), rêvé (Driftwood, Zorozora, Gaston moins le quart), dansé le rigodon (Marionele), tapé des mains (Garance), qu’on est retombé en enfance (Histoire d’une mouette et du chat qui lui appris à voler,  Zèbre à trois) et pis qu’on  a regretté d’en rater quelques autres de spectacles tellement y en avait dans le labyrinthe des salles climatisées. Et puis qu’on reviendra… encore et encore, parce que le spectacle, c’est bon quand c’est beau. Ou l’inverse.
    Alors les vacances? Tant pis ! Peut-être l’année prochaine ! Moi je préfère passer l’été à bosser. Mince! Est-ce que je serais pas en train de virer à droite pour de bon?

    Avignon – L’album souvenir