114. Hotte mail

Cher Père Noël,

J’apprends que tu t’es mis au numérique et qu’à présent on peut t’envoyer des courriels. Sans doute ta boîte postale te coûtait-elle trop cher. A moins qu’en Laponie aussi, les sapins ne soient victimes de déforestation. Ou tu es peut-être tout simplement passé chez Sosh? Bref, ce soir c’est Noël et tu dois être en pleins préparatifs pour ta tournée (à ton âge, maintenant que tu t’es mis à Internet, pourquoi ne fais-tu pas livrer tes paquets par Amazon?).  Quant à moi – après avoir liké ta page Facebook, suivi ton compte Insta et followé (si on dit followé!) ton compte Twitter – je t’écris ces quelques lignes, à l’ancienne. Je ne sais pas si tu les liras, c’est sans doute un peu tard, mais comme mes cadeaux, je fais les choses à la dernière minute. 
Alors dis moi? Comment vas-tu Père Noël? Depuis toutes ces années? Mais attends… j’oublie le protocole! 
Je m’appelle Stéphanie, j’ai 45 ans (ça fait un bail que je ne t’ai pas écrit, mais dis moi, ça ne fait pas un peu alcoolique anonyme le protocole?). J’aurais pu t’envoyer une carte de Berlin ou de Dublin. Te rapporter une paires de babouches de Fès. J’aurais même pu faire un détour depuis la Suède pour passer te voir… Mais tu sais ce que c’est… Mon mal de tête, mon point au foie, j’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie. Et puis, d’un autre côté, depuis toutes ces années, tu n’as pas souvent pris de mes nouvelles non plus. Pas un coup de fil, pas un like sur Facebook, rien. Mais t’inquiète, je ne t’en veux pas, Papa Nono. J’attends (impatiemment!) mon chèque de fin de mois, j’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie.
Alors Père Noyel, ça t’intéressera certainement de savoir si depuis toute ces années, j’ai été sage. Si, si, je sais que ça a toujours été une de tes préoccupations principales. Eh bien si ça peut te rassurer, j’ai essayé. Chaque année. Avec plus ou moins de succès, soyons honnête. Je peux bien te l’avouer aujourd’hui, j’ai toujours eu le sentiment qu’être sage était quelque chose de terriblement ennuyeux. A l’instar de Ariane de Truchis en primaire que je trouvais barbante à mourir. Pourtant, à l’époque, j’étais sûre que tu lui apporterais tout les meilleurs cadeaux des Galeries Lafayette! Bon, ne soyons pas ingrate, tu m’as rarement déçue alors que j’étais loin d’être au niveau de Barbantelala. Encore aujourd’hui,  j’ai beau essayer, va savoir pourquoi, il y a toujours un moment où les choses m’échappent. Je t’accorde que l’abus d’alcool ne favorise pas la sagesse. Mais tu es bien placé pour savoir que la Contrex n’est pas ce qu’il y a de mieux pour arroser les huîtres du réveillon ! Pour résumer, disons qu’au fil des ans sans m’être totalement débauchée, j’ai été sage comme une image… plutôt floue. 
Tu me demanderas ensuite sans doute si j »ai « bien » travaillé. Père Noël, je te répondrais la même chose qu’il y a trente-cinq ans : tu m’embêtes avec tes questions ! Pour quelqu’un qui bosse une nuit par an, est-ce que ça n’est pas un peu déplacé de me demander  ça ? Est-ce que je te demande, toi, si tu as fait ton dépistage de la prostate? Je travaille, oui, et beaucoup. Un peu dans tous les sens, c’est vrai… D’ailleurs,  je t’ai même écrit une chanson. On ne peut pas dire que je gagne des sommes folles (encore moins en droits d’auteur!), mais je fais ce qui me plaît et ça, oui, je crois que c’est « bien ». 
Pardon Père Noël si je m’emporte. Tu sais, je t’ai vu l’autre jour aux infos. T’avais l’air mal en point. C’est d’ailleurs pour ça que je t’écris. Avec ta barbe effilochée et ton costard rouge fatigué sous ton gilet jaune. Tu criais sur un rond point. Tu râlais contre la hausse du fourrages de tes rennes. Tu protestais contre les charges sociales de tes lutins. Tu flippais pour ta retraite. Et sur ce rond point, un petit garçon te regardais, désemparé. C’était triste. Tu ne te ressemblais plus. Toi qui sens si bon la cannelle, le sapin, le vin chaud, le pain d’épices… Je t’imaginais devant ce gamin dans ton costume râpeux fouettant le Sans Plomb 95… S’il te plait Père Noël, ne fais pas de politique. Laisse ça aux adultes. Laisse-les se démerder entre eux avec toutes leurs manifs, leur poudre de perlimpinpin, leurs flics, leurs SMIC, leur RIC…  Ils n’ont qu’à écrire une lettre au Président de la République? 
Je me doute que ça doit être une sacré pression de satisfaire les désirs des enfants du monde entier et que tu n’as pas un métier facile. Mais dis-toi que tu le fais sans doute plutôt bien.  Jusqu’ici aucune manif’ d’enfants ne s’est jamais rassemblée nulle part pour se plaindre de tes services. 
Maintenant que j’y pense, j’ai un peu honte… je ne te l’ai jamais dit…
Merci, Père Noël.
Pour la neige, le feu dans la cheminée,  les coupes de Champagne, la famille, le sapin, le paon rouge en haut du sapin, les cadeaux, les petits mots, les mises en bouches/fruits de mers/plats/ fromages/desserts/petits fours, le cramiques le lendemain matin, Sissi Impératrice et/ou  Le père Noël est une ordure et tous les souvenirs accumulés au fil des ans… 
Père Noël, ce soir pour changer, si ça te dit, vient passer le réveillon à la maison? Je t’invite…

103. Je suis venue, j’ai vu, il a plu.

Enfin, c’est fini. Dans les cartons décorations, fourchettes à belons, Gaviscon et cotillons. C’est vrai quoi, on a bien mérité d’être un peu tranquilles et de se remettre un peu en forme… avant les soldes! 
Aussi bien, cette année, je peux le dire, elles furent bien jolies les fêtes de fin d’année. Peut-être parce que ce ne furent pas des fêtes traditionnelles? Ben oui Léon, la tradition ça a du bon, mais on ne peut pas nier que d’échapper aux bousculades dans les magasins, aux amabilités sucrées des vendeurs de calendriers, à l’inévitable découvert de fin d’année ou aux huîtres farcies au foie gras et gratinées à la chapelure de marrons, cela soit particulièrement déplaisant. Non. Figurez-vous que cette année, ma petite famille et moi-même, avons gaiement échappé à toutes ces joyeusetés saisonnières. Finauds que nous sommes, nous avons troqué cadeaux, sapin et gloutonneries plus ou moins digestes, contre une escapade à la fois poétique et romaine. Avouez que ça claque! Rome à Noël. Ou l’inverse, suus omnibus idem (1). Trois jours à Rome… Ça vous a une de ces gueule au pied du sapin, surtout quand y a pas de sapin! Tiens, voilà César, Hannibal, Miche Ange, Sofia Loren et Fellini, c’est cadeau! Faut reconnaître que c’est autre chose qu’un bête coquetier électrique ou que le DVD Le monde secret des émojis. Ce qui m’amène en passant à m’interroger sur deux points. Tout d’abord que peut bien contenir un scénario de 1h31 entièrement dédié aux émojis? Je vous arrête tout de suite, il est inutile de prendre le temps de me répondre, il faut parfois savoir rester dans l’ignorance.  En second lieu, je me demande comment il se fait que certains s’obstinent encore au vingt et unième siècle à offrir des DVD? Pourquoi pas une lampe à pétrole tant qu’ils y sont ? Ou bien une lessiveuse? Mais passons. Dans nos sabots UGG/ bottines ou mocassins, point d’orange – on n’est plus dans les années 50, il serait temps qu’on arrête de nous tirer les larmes avec cette triste histoire d’agrumes! – mais un billet d’avion (aller ET retour, c’est Noël, on ne se refuse rien!) et pour aller dans nos assiettes, point de dinde/chapon/pigeon/pintade/perdrix/coq ou de quelconque représentant d’une cour plus ou moins basse, amis vegan ou gastronomes – on est rarement l’un et l’autre – réjouissez-vous! Nos orgies romaines n’ont encouragé aucun génocide hormis si l’on considère que le levain naturel utilisé par les pizzaioli (rien à voir avec une pizza à l’aïoli, non merci sans façon) est une substance vivante, dans ce cas paix à leurs pâtes et amène (ton assiette).  C’est avec une dévotion non feinte que nous avons rendu un hommage vibrant tant à la Margarita qu’aux Rigatoni alla Puttanesca. Certes, le Champagne n’a pas coulé à flots mais on ne peut pas dire que nous ayons manqué de bulles entre les verres de Spritz et ceux de Prosecco et pour ce qui est des flots, entre la Piazza di Trevi et la Piazza Navona, entre autres, on a été servis. Bref tout fut perfetto.  Ou presque. Je ne vais pas vous faire ici la visite guidée, si vous voulez rêver, allez-y vous même! Mais puisqu’on parle de flots…  Il faut que vous sachiez que célébrer Noël à Rome (ou l’inverse suus omnibus idem (2)) c’est tout de même s’exposer à quelques risques. Disons sobrement que ce n’est pas célébrer l’Ascension sous le joli soleil du mois de Mai. C’est d’abord la nuit qui tombe de bonne heure… C’est braver le froid de l’hiver… Affronter le vent…  Lutter vaillamment contre les bourrasques… Se soumettre à la bruine… Courir entre les averses… Prendre une douche en pleine rue… Chercher refuge dans un double expresso… Guetter plein d’optimisme, la fin d’une saucée…  Repartir et se retrouver pris au milieu du déluge… Espérer que ça va s’arranger… Trouver un peu de réconfort dans la mousse d’un Cappuccino… Consulter désespérément la météo à tout bout de Net… Scruter les cieux à la recherche du moindre signe… Noyer tous ses espoirs dans un Ristretto… Se résoudre à affronter les éléments déchaînés… Subir impuissant et incrédule la colère de la grêle… Se résigner…. Rester planté bêtement au pied d’un mur, le dos courbé sous les grêlons… Éclater de rire et courir comme un fou se mettre au chaud, enfin, trempé comme une soupe, grelottant, mais avec le plus beau des cadeaux, un souvenir que vous  n’oublierez jamais de votre vie! Ça, c’est un joyeux Noël !
(1) c’est du pareil au même (pour ceux qui n’ont pas fait option latin ou qui n’auraient pas conservé leur Gaffiot).

(2) Même note qu’au dessus (pour ceux qui n’ont pas de mémoire).

Felix Dies Nativiatis !