89. Au pays des aveugles

Encore un été. J’ai retrouvé le chemin des champs de lavande et l’odeur des melons sucrés de Provence. J’ai retrouvé les saveurs épicées des plats de ma mère et le goût citronné des Caïpirinhas de mon père. J’ai retrouvé la longue table sous la tonnelle chargée de rosiers, j’ai retrouvé la famille, les amis.
Cette année pourtant, ce ne sont pas des vacances comme les autres. Cette année pour tout vous dire, ce ne sont pas des vacances. N’allez pas croire que je me plains, loin de là. Cette année plutôt que de passer l’été en maillot à perfectionner mon bronzage en bouquinant lascivement (ou presque!) le dernier Camilla Lackberg au bord de la piscine afin d’obtenir le teint parfait entre Bambou Bolivien et Feuille Morte Ressuscitée je passe l’été à bosser toute habillée derrière l’ordi. C’est pas avec ça que je vais faire la couverture de Glamour. Ni du Canard Enchaîné. C’est sûr que c’est moins vendeur que d’autres qui passent leur été à se baigner toutes habillées sur les plages… Enfin moi j’m’en fous, je bosse. Comment ça « ah bon? »?
Alors, pour ceux qui ont du mal à suivre mes péripéties professionnelles, petit récapitulatif.  

Pour ce qui est du théâtre, je suis comédienne.
Et humoriste. Y a pas de raison, puisque tout le monde s’y met.
Pour ce qui est de la musique, je suis chanteuse.
En passant, je vous informe que mon second album STEF! En pleines formes sort en septembre.
Pour ce qui du spectacle en général, je suis auteur. Et non, je n’ai pas oublié le e. On n’est pas obligé de le mettre et c’est très moche.
Pour ce qui est de la production, je suis chargée de production. J’ai un très beau diplôme alors arrêtez de me proposer des moches postes de stagiaires, merci. 
Pour ce qui est de l’enseignement, je suis prof’ de théâtre. La meilleure selon mes élèves.
Pour ce qui est de la traduction, je suis adaptatrice de séries et documentaires. 
Pour ce qui est des trucs alimentaires, bah je suis comme tout le monde… 
Pour ceux que ça intéresse, je réussis très bien le bœuf aux carottes.
Et pour ce qui est d’aujourd’hui, là, cet été, après une chouette de formation avec des super films, des super séries et des super documentaires je suis (enfin!) audio descriptrice. Autrement dit j’écris les descriptions les films pour les personnes malvoyantes. Pas des sous-titres, hein? Des descriptions.  Ce qu’on voit quoi. Parce que les sous-titres, très honnêtement, les aveugles ils s’en fichent  un peu, ils ne peuvent pas les lire!

Donc dehors le soleil brille brille brille, les cigales chantent chantent chantent et moi j’audio décris cris cris. Mais moins fort que les cigales. Sur mes écrans les buildings d’un documentaire sur Manhattan se découpent à l’horizon. C’est pas avec ça que je vais gagner un  Emmy Award mais bon, il faut bien commencer et puis le premier truc qu’on voit c’est quand même les gratte-ciels alors je vais pas leur décrire le flic qui fait la circulation au carrefour! Bon, voilà bientôt une heure que j’essaie de placer que Kaitlyn fait le tour de son hélicoptère. Rien à faire, ça ne rentre pas! Elle examine son hélicoptère ?  Elle fait le tour de son hélico? Elle examine son hélico? Et si je parlais très très très vite? Katefailtourdsonhélico? Bon, là je postillonne, forcément. En plus franchement, elle n’a pas l’air super méticuleuse Kaitlyn et personnellement j’attendrais le prochain hélico pour naviguer entre les gratte-ciels! De toute façon, j’ai un problème plus sérieux. Je dois décrire la salade Waldorf revisitée par un chef étoilé qui n’est pas franchement appétissante. Dois-je préciser que ce monsieur abuse de la mayonnaise? Dois-je dire qu’à mon humble avis le gorgonzola ne se marie pas très bien avec ladite mayonnaise et encore moins avec les raisins secs? N’est-ce pas le moment pour les spectateurs de se réjouir de leur cécité? Je vais me contenter d’un sobre Un client déguste sa salade. Il boit du Champagne. Je peux quand même pas dire qu’il a bien raison de se rattraper sur le Dom Pérignon pour faire descendre toute cette mayo! Pas la place!
Plus loin encore m’attendent 2 minutes de description d’un bar à huîtres… Décidément j’ai tiré le gros lot, ce documentaire est plein de rebondissements… Moi qui peut voir les images et profite des commentaires synchronisés je voyage… au bord de l’ennui! Tiens, deux secondes de vide? Mais c’est Byzance! Je me lâche : L’écailler ouvre une huître. Il la pose sur un plateau rempli de glaçons. Je rivalise avec Baudelaire en somme. C’est qu’avec le bruit des glaçons, les auditeurs pourraient croire que c’est un verre de whisky à l’écran. Je dois bien les détromper  parce qu’ une huître dans un verre de Jack Daniel’s, on dira ce qu’on voudra, on a beau être dans un documentaire américain, ça fait mauvais genre et surtout ça doit avoir très mauvais goût! Donc soyons précis.
Pour ce qui est du ravalement de la gare, Jackie Kennedy ne me laisse pas en placer une, c’est réglé. Je lui laisse la parole. De toute façon, elle a l’air d’être mieux renseignée que moi côté ferroviaire et puis avec le raffut qu’il y a dans la gare, je vais pas rajouter en plus les horaires des départs pour Pittsburgh!
Mais ils ne font que manger dans ce documentaire c’est pas possible!!!! Il faut vraiment que je décrive des steaks hachés qui grillent pendant… pendant 8 secondes? Bon. Dans un restaurant, deux steaks cuisent sur les flammes d’un grill.  Ça tient, à point.
Après la salade, les huîtres, les bagels et les steaks, j’arrive au bout de cette description indigeste de Manhattan. Kate remonte dans son hélico. Le soleil se couche sur les buildings. Et sur la piscine de Dieulefit…. Je n’ai pas bronzé, mais j’ai bien bossé aujourd’hui. Fière de moi, j’éteins l’ordi.
J’aime bien ça moi,  mettre des mots sur des images.  C’est comme mettre des mots sur la musique.
Par contre, c’est comme la musique, il y a des images qu’on préfère que d’autres…. Demain, suite de la série embarquement pour Londres. Ça va pas s’arranger, avec ce qu’ils bouffent! 

72. Au nom du pire

Au moment où je t’écris, je me sens changée. 
Tu ne m’en veux pas si je te tutoie? Simplement, aujourd’hui, j’ai besoin entre nous de cette intimité, de cette complicité, de ce lien particulier qu’implique l’usage de cette monosyllabe, [tu]… C’est que vois-tu, si tu me laisses te dire « tu » après, nous pourrons dire « nous »… Comme une évidence… Et ce sera bien.
Je te disais donc, je me sens changée. Toi aussi j’imagine… 
Je me sens aussi plein d’autres choses : bouleversée, sonnée, révoltée, tourneboulée, dégoûtée, fatiguée, abonnée, blessée, brisée, et encore émue et perdue et abattue et déçue… Et plus que tout ça même. C’est comme une énorme vague d’émotions confuses qui me submergerait. Je me sens mal, je perds pieds et j’ai peur de ne pas pouvoir remonter à la surface.
Quand je te dis je me sens mal, je veux dire plus que d’habitude. Tu me connais, la plupart du temps, je suis joyeuse et j’ai le moral au beau fixe malgré quelques passages nuageux en fin de tournées. Tu te doutes que comme tout, le monde, j’ai mes petits soucis et des fois, ça pique un peu. Les yeux, le cœur, l’estomac ça dépend! Mais ce n’est jamais tout ensemble et puis ça ne dure jamais très longtemps. 
Là c’est différent. Dis… Je peux te demander? Comment ça te fait à toi? 
As-tu pleuré plusieurs jours, peut-être même jusqu’à maintenant, n’importe où, n’importe quand, incapable de te contrôler jusqu’aux sanglots, jusqu’aux hoquets même? As-tu couru, indigné et choqué, te réchauffer aux pieds de Marianne? As-tu eu le sentiment de la voir pour la première fois cette Marianne, et l’as-tu trouvée belle avec son rameau d’olivier à la main? As-tu erré sans but sur cette Place de la République, traversée des milliers de fois, et as-tu pleuré encore devant la flamme de ces lanternes en papier qui s’envolaient dans le ciel? T’es-tu senti étrange, à la fois rassuré par cette foule d’inconnus (tous aussi émus que toi) et en même temps terriblement seul et pas seulement parce qu’il t’était impossible de retrouver ceux à qui tu avais donné rendez-vous dans cette masse? T’es-tu rappelé subitement ton enfance, ton goûter devant Récré A2, Cabu qui griffonnait Dorothée qui à son tour s’indignait d’avoir le nez si pointu? T’es-tu rappelé qu’adolescent, tu lisais en cachette Reiser et Wolinski à la bibliothèque pour ne pas que Maman soit au courant? T’es-tu revu plus tard, acheter Charlie Hebdo et le Canard Enchaîné quand tu prenais le train pour que le voyage passe plus vite? T’es-tu alors revu tourner les pages en pensant « Ha! Ha! Ils sont trop cons! » ou « Quand même ils y vont un peu fort… »? Et de fait, as-tu reconnu en ton for intérieur, un peu penaud, un peu coupable aussi, que non, tu n’étais pas toujours Charlie? 
Je suis certaine que comme moi, tu n’as pas cru qu’on pouvait mourir juste pour avoir gribouillé des petits dessins plus ou moins rigolos, quand bien même il y aurait eu des gros mots, des bites et des prophètes dessus!
Je suis sûre encore que le lendemain, tu n’as pas cru la radio quand elle prétendait que ça recommençait ailleurs! Que des gens comme toi, comme moi, qui ne savaient probablement même pas dessiner eux, qui étaient simplement allés au supermarché parce qu’il leur manquait du lait, de la moutarde, du Sopalin et du pastrami ne rentreraient jamais de leurs courses. 
Je n’ai pas la télé, tu le sais, enfin si tu lis de temps en temps ce blog. C’est la première fois que je l’ai regardée en ligne. D’un œil seulement. Parce que de l’autre je surveillais le fil de Twitter, en essayant de faire le tri dans les publications qui se succédaient. Sur l’écran de l’ordi, on aurait dit une série policière ou plutôt un film avec Bruce Willis. Sauf que c’était pas un film. Sauf que je ne pouvais pas changer de chaîne. Sauf que Vincennes c’est pas Hollywood et que côté scénario, j’ai préféré la fin de Die Hard.
Alors, dimanche 9 janvier, je suis allée marcher. Parce que le scénario était vraiment trop pourri . Parce que j’en avais besoin. 
Et je m’en foutais bien moi de tous ces chefs d’états qui se bousculaient pour être au premier rang sur la photo de classe. 
Je m’en foutais bien moi de savoir si j’étais  #Charlie ou si j’étais #Juive.
Je m’en foutais bien moi de chanter la Marseillaise et d’applaudir les hélicos de la police. 
J’ai marché. 
Main dans la main avec Romain.
Coude à coude avec des inconnus.
Marcher c’est bon pour la cité. 
Entre les poussettes, les crayons, les pancartes, les fleurs, les Charlie, les fauteuils roulants, les hommes, les femmes, les noirs, les arabes, les juifs, les vieux, les bébés, les sourires, les larmes, j’ai marché. 
Sous mes pas, j’entendais les mots qui résonnaient. Liberté… Égalité… Fraternité…
Et pendant quelques heures, quelques heures seulement, un peu citoyenne, un peu humaine, un peu naïve aussi peut-être, je les ai crus ces mots, comme une douce pommade qui apaisait mon chagrin.
Aujourd’hui, j’entends chacun y aller de son analyse éclairée, de ses précieuses recommandations. On argumente à coups de « Il faudrait… », « On aurait dû… « , « Tout est la faute de… « . 
Mon apaisement s’est envolé. 
Avant-hier soir, je participais à un tremplin d’humour. Pour tout te dire, je n’avais pas vraiment le cœur à rire… En rentrant, malgré le bon accueil du public, je me sentais vide, je me demandais : à quoi bon, est-ce bien utile? La scène? Les chansons? Je te l’ai dit plus haut, je me sens changée. Par hasard, je suis passée par la Place de la République désormais vide. Alors, j’ai interrogé Marianne du regard: Liberté, Égalité, Fraternité… Tu es sûre? 
Le pire c’est quand le pire commence à empirer (Quino)