124. Comitial-out

Chaque jour du calendrier a son saint ou sa sainte et… sa journée internationale, ou presque. Il y a les plus célèbres comme la Journée Internationale des Femmes (appellation officielle de l’ONU) ou la Journée Mondiale Sans Tabac, les plus jolies comme la Journée Mondiale du Bonheur (merci l’ONU itou) ou celle du Livre pour Enfants (à l’initiative de l’UNESCO) et celles pour le moins insolites dont l’intitulé laisse perplexe comme la Journée Internationale des Toilettes (qui s’avère être une véritable cause!) ou plus déroutante, la Journée Internationale du Parler Pirate ! En ce lundi 10 Février, la journée ne sera ni célèbre, ni jolie, ni insolite puisque c’est la Journée Internationale de l’Épilepsie. C’est moins glamour que la Saint Valentin et hélas, beaucoup moins lucratif. Il faut dire aussi que l’intitulé – pas la cause – laisse à désirer. En général, les journées internationales c’est contre les maladies : contre le cancer, contre la tuberculose, contre le SIDA, ce qui est assez cohérent puisque les maladies on voudrait plutôt s’en débarrasser. Mais une journée « de l’épilepsie », c’est flou, ça veut dire quoi ? C’est comme la Fête de la musique ? On sort dans la rue, et on fait des crises au café du coin entre amis ? Contrairement à l’endométriose ou la fibromyalgie, aucune star hollywoodienne n’a avoué chez Oprah Winfrey souffrir de ce mal, qu’il soit petit ou grand ce qui fait que souffrir d’épilepsie n’est hélas pas trop tendance. C’est bien dommage parce qu’en plus de lever le voile sur une maladie taboue ça aurait sans doute rapporté quelques millions à la recherche. Harrison Ford a bien créé une fondation parce que sa fille souffrait de crises, mais même Indiana Jones n’a pas réussi à sortir l’épilepsie de l’ombre maudite ! J’ai donc décidé de  me dévouer. N’étant ni star ni hollywoodienne, ça ne servira sans doute pas à grand-chose que j’étale mes électro encéphalogrammes sur la place publique. Toutefois je peux peut-être profiter de cette journée pour faire un peu de prévention. Dire par exemple, qu’il est inutile de mettre une cuiller ou une pompe à vélo dans la bouche d’une personne en crise ou de l’empêcher de se débattre à moins que vous n’ayez un tempérament masochiste et ne souhaitiez vous même vous retrouver aux urgences avec un oeil au beurre noir ou une phalange en moins. Rappeler que dès que cela sera possible, il faut la mettre (délicatement !) en PLS. Laissez-la ensuite se réveiller dans le calme (ce n’est pas le moment de lui faire écouter le dernier titre de Lady Gaga) et à son rythme. Elle est dans un brouillard un peu confus, elle réalise à peine ce qui vient de lui arriver, ne lui sautez pas dessus avec vos mille questions, même si ce n’est que la bienveillance qui vous anime ! Une fois qu’elle sera réveillée, isolez-la, elle vous sera reconnaissante de la protéger des regards des voyeurs curieux qui ne sont jamais très agréables dans ce moment où ladite personne ne se sent pas particulièrement à son avantage (elle ne l’est d’ailleurs pas mais il est inutile de le lui rappeler). A moins que vous ne constatiez des bobos alarmants, si la personne est une épileptique connue (à ce stade, rassurez-vous, elle n’est pas très vaillante, certes, mais assez pour vous communiquer cette information elle-même), il est inutile d’appeler le SAMU, les pompiers, la police, la NASA, le Téléphone Sonne, ou le FBI. Elle n’a qu’une envie: aller se coucher. Alors s’il n’y a rien à recoudre ou à plâtrer, conduisez-la donc le plus rapidement à son lit, ou à défaut au Dunlopillo le plus proche, elle vous en sera éternellement reconnaissante !
Dans le cas où il aurait fallu passer par la case URGENCES, après les 5 heures d’attente rituelles, une fois que le Docteur Ross aura suturé tous les plus ou moins gros bobos liés à la chute, laissez-la s’écrouler dans le taxi qui la ramène chez elle et couchez-la toute habillée. N’essayez pas de lui enfiler son pyjama en coton bio, elle s’en fout et de toute façon, elle n’en a plus la force. Ne lui préparez pas non plus une assiette de coquillettes au beurre pour la requinquer, elle s’en tamponne. Tout ce qu’elle veut c’est dormir tout son soûl. Cela peut aller jusqu’à 48 heures, ne soyez pas étonné, laissez-la, au moins, elle vous fichera la paix pendant ce temps-là. 
D’autant que quand elle se réveillera, hormis une migraine carabinée, elle sera probablement en pleine forme et prête à reprendre le cours plus que normal de son existence : elle mangera, boira (et pas que de l’eau!), travaillera, voyagera, fera du sport, jouera à des jeux vidéos, conduira, aura des relations sexuelles et même des enfants ! Peut-être même qu’elle deviendra un(e) auteur(e) célèbre comme Agatha Christie, Flaubert, Dostoïevski, ou Molière (les Grosses Têtes n’ont qu’à bien se tenir) ! En revanche, il est probable qu’elle cachera ses problème de santé parce qu’il est plus facile d’avouer un herpès à son amoureux que son épilepsie à son entourage et ça, c’est nul. Ceci étant, à l’occasion de cette Journée Internationale, je découvre (sur le site du Monde) que Valentin est non seulement le Saint patron des amoureux mais aussi celui des épileptiques. J’ai du mal à voir le lien je l’avoue…  En tout cas, voilà qui complique sérieusement mon calendrier… mais me réconcilie avec toi Valentin ! Je sais qu’on a longtemps été fâchés toi et moi, mais cette année, si tu m’offres des fleurs ou que tu m’invites au resto, promis, je ne piquerai pas ma crise !

Plus d’Informations sur le site de l’Institut du Cerveau et de la Moelle Epinière (ICM)

90. Ça Pommerat!

C’est drôle le théâtre. Ou pas d’ailleurs. C’est beau aussi. Enfin c’est pareil, pas toujours. Pour le savoir… il faut y aller! Se bouger. Faire un effort. Ça se mérite le théâtre. C’est pas comme la télé quand tu t’affales, fatigué et que t’appuies sur un bouton, non. D’ailleurs si t’es fatigué souvent, tu passes à côté. Et puis c’est rare les théâtres où tu peux t’affaler en jogging avec tes chaussettes trouées. C’est pas plus mal remarque. Tu te moquerais si je te disais que je regrette le temps où les gens s’habillaient pour y aller, au théâtre? Aux Restos du Cœur où je continue d’animer mes joyeuses séances de cinoche, on propose parfois des places de théâtre aux bénéficiaires. Je suis souvent étonnée de voir qu’ils se sont mis en frais pour l’occasion : l’une s’est maquillée, l’autre a troqué le sweater pour un veston. C’est comme dans Zola. Ils admirent les dorures du hall, le tapis rouge, les cristaux des lustres, parfois plus que le spectacle lui-même ! J’avoue qu’ils n’ont pas toujours tort… Enfin tout ça pour dire, c’est quelque chose le théâtre! Ça vit!
Je n’ai pas retrouvé de bénéficiaire des Restos dimanche à Nanterre au Théâtre des Amandiers, juste un ami. On s’était habillés parce que tout nus je crois pas qu’on nous aurait laissés rentrer, mais décontractés, en jean et baskets. En même temps, aux Amandiers, il n’y a pas de dorures ni de  tapis rouge.Y a du jus de pommes bio, de la bière artisanale et des intermittents en sarouel et dread locks qui distribuent des tracts militants à l’entrée. On aurait eu l’air fins tout endimanchés, à faire du zèle vestimentaire ! Au moins nous étions à l’aise pour suivre l’ouvreuse jusqu’aux sièges S31 et S33. C’était comme si sa belle humeur nous annonçait que nous allions passer un bon après-midi. J’aurais voulu pouvoir lui donner le pourboire que réclament (souvent) sèchement les ouvreuses des théâtres privés et qu’on ne peut pas verser dans les théâtres subventionnés. Nous nous sommes donc contentés de  lui sourire de toutes nos 64 dents. Je soupçonne mon compagnon d’avoir eu le sourire un peu plus généreux, eu égard aux rondeurs de l’ouvreuse sans doute… Aaah… S’asseoir, s’installer, éteindre son programme, dévorer le portable et attendre… Impatients… Bouillonnants… Trois mois déjà que nos places sont réservées et que notre attente a débuté. Vivement que le rideau… bon ok y a pas de rideau mais on va pas chipoter et puis si vous voulez changer vos voilages, allez donc au BHV! Y a quoi d’abord? Une table et une nappe. Ben il doit pas en recevoir si lourd que ça des subventions si c’est tout ce qu’il a pu se payer comme décor! D’un autre côté, le programme annonce 42 comédiens! Et 4h30  de spectacle. D’ailleurs mes voisins bougonnent déjà « Oh la la… si c’est trop long on s’en va! » Blasphème! Pour ce qui me concerne, je sais déjà que ce seront 4h30 de bonheur et je jubile à l’avance! Joël Pommerat! Joël POMMERAT!!! Comment pourrait-il en être autrement? Mon euphorie approche celle du soir où je suis allée voir Beyonce, la  dépasse même car ce soir, je suis assise! Alors que je me demande quel serait l’effet que me procurerait l’apparition de Beyonce dans une quelconque mise en scène de Joël Pommerat les murmures de la salle et les lumières s’éteignent (ou presque) et le bonheur et Ça ira (1) Fin de Louis commencent….
Je ne suis pas critique de théâtre alors je vais vous épargner la résonance, l’héritage, l’Histoire dans l’histoire, le modernisme bla bla bla… Moi j’ai pas vu tout ça. Enfin si, forcément… Mais après.
Moi j’ai vu du théâtre. Celui qui me bouleverse, chaque fois. Une troupe d’acteurs et la mécanique parfaite et coordonnée qui les unit, les mois de travail collectif. L’homme qui les dirige un par un, et tous ensemble. Et puis encore et toujours, ce plaisir généreux, communicatif, de partage avec la salle… C’est difficile à décrire… Et comme les mots ont l’air petits et pâles tout à coup. Aller au théâtre pour moi c’est extraordinaire. C’est comme avoir 8 ans et aller à Euro Disney… C’est comme avoir 60 ans et ouvrir un Château Talbot 1970…
Je dois sans doute avoir l’air nouille avec mon enthousiasme naïf qui déborde? Bah tant pis. C’est mon truc à moi. Pis ça me manque. Parce que pour être franche, ça m’arrive plus si souvent des bouleversements de cet ampleur aujourd’hui quand j’y vais au théâtre. Forcément, il est comme tout le monde, il est dans la mouise le théâtre. Il a plus de sous. Alors il fait des économies. Et les économies sur les rêves c’est moyen, pour pas dire moche. Ou triste. Ou nul. Et c’est pas près de s’arranger je crois.
« Le théâtre c’est la vie, ses moments d’ennui en moins » C’est de Hitchcock et c’est surtout un prof de théâtre qui nous assénait régulièrement cette sage maxime à longueur de cours. Des années plus tard, je me demande ce que dirait le maître (celui du suspense pas celui des cours) parce qu’il arrive bien souvent (de plus en plus?) que le théâtre ce soit la vie certes, mais les moments d’ennui en plus. Et puis parfois, comme dimanche, il y a encore la magie, aussi vive que la première fois que, petite fille, je me suis assise dans une salle de spectacle. Et d’un coup, sans prévenir, le rêve recommence…
Alors le théâtre est dans la mouise? Il traverse une crise? C’est pas grave…  Tant que y a Pommerat  et des spectacles comme Ça ira…  je me dis que ça ira!