66. Travail de fourmi

Il y en a des qui disent que Intermittent c’est synonyme de Fainéant. Souvent ce sont des qui regardent TF1, écoutent RTL et/ou lisent L’Express mais tout de même ce n’est pas une excuse! En vérité, je vous le dis Intermittent est synonyme de Polyvalent, foi de lectrice assidue de Courrier International. D’ailleurs, si vous voulez bien avoir la gentillesse poursuivre votre lecture, vous le découvrirez par vous-même. 
De Septembre à Juin, dans la mesure du possible, j’exerce la profession doublement exaltante de comédienne et de chanteuse et, veinarde, je suis assujettie au joyeux régime de l’intermittence du spectacle. Pour ceux du fond qui jouaient à la bataille navale pendant la grève je le répète: Intermittent ce n’est pas un métier.  
Quand vient l’été, je dois cependant cesser de jouer les cigales et devenir fourmi, histoire de ne pas me retrouver trop dépourvue quand la bise et les impôts seront revenus!
Dans mon dernier post so swag, je vous narrais donc (non sans une certaine pétulance) ma déviation professionnelle de juillet: éducatrice britannicodramatique d’adolescents nantis élevés aux Miel Pops 100% Bio garantis sans OGM, sans gluten, sans sucre, sans miel voire sans céréales. Certains – qui peuvent bien regarder ce qu’ils veulent à la tévé, je m’en tamponne le balluchon – se sont alors dit : « Ah! Enseigner le théâtre… Transmettre le goût des arts… Comme c’est beau! Bravo STEF! Qui veut la dernière chipo? » C’est beau, c’est noble, c’est tout ce qu’on veut mais c’est avant tout le moyen de ragaillardir ma tirelire avant l’hiver. Et non merci je préfère les merguez. 
En août par contre, je ne joue plus à la maîtresse de théâtre. Non, je change encore de costume. « Ah bon? Encore une nouvelle activité? Mais tu n’arrêtes jamais… Y a rien à grignoter pour l’apéro? » Non, je n’arrête jamais car vraiment, je n’ai aucune envie d’aller crier famine chez Mme Rivet ma voisine fort peu sympathique au demeurant. Sinon, il doit y avoir des olives au frigo.
Ce mois-ci, je n’ai donc pas fait l’acquisition d’un maillot de bain panthère comme me le recommandait si vivement Femme Actuelle. J’ai préféré enfiler ma panoplie Barbie Marchande de Breloques Made in China, moins blonde et moins sexy que Barbie Chirurgie Esthétique, certes. Le rôle est moins noble, moins gratifiant et surtout moins amusant que prof de théâtre mais tout aussi lucratif. De plus, je peux profiter tout à la fois du soleil de la Drôme (oui, dans la Drôme cette année on a du soleil), de mes parents et du pittoresque local qui vaut son pesant de nougat aux pistaches. Pour apprécier pleinement ce pittoresque, je vous invite d’ailleurs à boire un café au comptoir du France chez Rosette. N’ayez crainte, c’est moi qui régale et non pas Rosette dont le café s’avèrera dégueulasse.
Aaaah les joies du commerce estival, c’est quelque chose savez-vous? De bon matin, dans les rues encore vides, je guette d’abord les cieux. Je sors ensuite tréteaux, tables et expose avec soin mes babioles importées. Les indigènes me connaissent, ils me saluent, et parfois ils vont jusqu’à me sourire. Alors, ensemble, nous faisons des paris météorologiques, parce que en 40 ans on n’a jamais vu un été pareil à Dieulefit….Pffiuuuu, nom de nom!
Viennent ensuite les premiers clients. Ils arrivent de Hollande, d’Angleterre, de Belgique, du camping parfois même de Vesoul et s’enquièrent auprès de moi de la météo du jour car cachée derrière mon stand, il va de soi que telle le Picodon, je suis moi-même du cru et de fait, initiée aux mystères du temps. Je m’abstiens de les détromper et prête à tout pour les satisfaire, je me suis enquis au préalable des prévisions de Météo France. J’en profite alors pour leur glisser un bracelet, un tire-bouchon, une pince à cheveux et de temps en temps, les trois en même temps! Ça leur fait tellement plaisir de faire travailler l’économie locale et de repartir avec un souvenir authentique. Vient ensuite l’heure sinistrement longue du déjeuner. A 13 heures, les rues se vident et chacun répond à l’appel des sardines du Super U ou à celui du saucisson bio local, cependant je reste fidèle à mon poste, il ne faudrait pas que je manque une vente de bracelet brésilien! A 15 heures, j’ai eu le temps de me préparer psychologiquement, je suis prête. Les touristes sont de retour, repus, la digestion a endormi leurs sens. Fourbe, j’en profite alors pour leur refourguer une ou deux bricoles de plus. Les transactions envisagées le matin se concrétisent, toutefois ils tentent une ultime négociation. En vain. Les lève-tard les ont rejoints, ainsi que quelques énergumènes ressemblant étrangement aux adolescents que j’ai fréquentés en juillet. De mon côté du comptoir j’emballe, j’encaisse, je conseille, je déconseille, je commente, je plaisante, j’échange parfois mais jamais ne rembourse! JAMAIS! C’est la règle. J’allège un peu plus la bourse de chacun, mais bien moins que l’an passé parce que dame, entre la crise et le mauvais temps, on n’est pas aidés cette année nous autres les commerçants…
Alors que la fin du mois et l’orage se profilent à l’horizon, ma maîtrise du rôle frôle perfection. Je commence pourtant à lorgner sérieusement du côté des coulisses… Mes neurones sont impatientes de redevenir cigale. Après seulement trois mois de labeur, mon côté fourmi commence à me les briser menus avec ses questions à la con!

– Que faisiez vous au temps chaud? 
– Qu’est-ce que vous croyez? Que Pôle Emploi m’a payé un séjour aux Seychelles? Je bossais!
– Vous bossiez???
– De nos jours, faut bien! Artiste c’est pas facile et puis l’intermittence c’est mal barré je crois…
– Faut pas désespérez ma bonne dame…Vous bossiez? J’en suis fort aise! Alors… Chantez maintenant!

 Je vais me gêner tiens!

51. Bob, Tour et Picodon

Vite, vite! Pardon Monsieur… Excusez-moi Madame… Je suis en retard, j’ai laissé passer notre rendez-vous bimensuel, je suis confuse! Je ne vous ferai pas l’insulte de prétendre que mes implants capillaires se sont infectés ou que j’ai été agressée par le lapin nain de ma voisine, non. Je sais très bien que vous vous êtes sentis délaissés, abattus et envahis par une soudaine neurasthénie. Je le  comprends tout à fait, c’est bien naturel. Navrée, vraiment! Il va de soi que je prends à ma charge tout les frais d’antidépresseurs engendrés par cette négligence involontaire (uniquement sur présentation d’une photocopie de votre carte vitale, de vos trois derniers avis d’imposition et de la garantie de votre lave-linge).
N’allez surtout pas croire pour autant que je prends des vacances au soleil! Certes, techniquement, il est exact que je profite du soleil. Et des 36°C qu’affiche quasi quotidiennement le thermomètre local. Mais si vous vous imaginez que je profite de la piscine? Même pas un plouf! Alors si vous croyez que ça m’amuse! Moi qui m’était finalement acclimatée à la mousson parisienne, voilà maintenant que je me ruine en crèmes solaires pour éviter une pelade disgracieuse! Et puis franchement, est-ce ma faute à moi si cette année, Helios semble avoir décidé de troquer le char solaire pour le camping-car, plus commode pour suivre le Tour de France jusque dans la Drôme? A moins que ce ne soit pour suivre la caravane publicitaire… Eh! On le comprend! S’il pouvait récupérer 50g de nouilles gratos avec le stylo Lustucru assorti, ça ferait un drôle de chouette souvenir de vacances pour ses chevaux! Et si en plus, il pouvait gratter un Bob Ricard ou PMU, sûr qu’il ferait des envieux à la prochaine réunion des Dieux de l’Olympe! Remarquez qu’il en ferait probablement aussi à la terrasse du  France  de Dieulefit…
Figurez-vous que pour ses cent ans, le Tour est brièvement passé par la Place du Chateauras de Dieulefit (en Drôme provençale) avant de s’attaquer vaillamment au Mont Ventoux, poil au genou. Le passage a eu lieu à 120 mètres exactement du troquet Le France mentionné plus haut, j’ai compté (enfin mon voisin, c’est pareil!). Ceci a même fait observer à un habitué particulièrement spirituel de cet établissement que: « Cette année, le peloton, il fait aussi le tour du France! T’as compris Rosette? Le tour du France! Ha! ha! Elle est bonne! ».
Bref, cet évènement était plus que notable, d’autant plus qu’il coïncidait avec la fête nationale du 14 Juillet et le concert des  Zombiz. Bien sûr c’est sans tenir compte de l’époustouflant Petit Train du Picodon les 19 et 20 Juillet et du très festif Picodon chez lui le 11 août, le conseil municipal n’ayant hélas pas pu se mettre d’accord sur les dates éventuelles du Picodon se marie et du  Tirelipimpon sur le Picodon. Ceci mis à part, les habitués du Picodon tout autant que du comptoir à Rosé de chez Rosette la bien nommée, ont préféré commenter l’évènement devant la télé. Commenter et puis surtout arroser. C’est vrai que c’était une belle occasion de sortir les glaçons tout de même! Rosette a même offert sa tournée, c’est pas tous les jours fête! Il faut dire que au France, pour ce qui concerne l’arrosage, on sait les reconnaître les bonnes occasions! Et puis aussi, au France, le Ricard, on l’apprécie mieux en verre que sur un Bob. C’est une question de goût j’imagine. Ou de couvre-chef? Personnellement, le goût de l’anisette en plein soleil ça me filerait plutôt la casquette. A choisir, je préfère les saveurs parfumées et caprines du Picodon. D’un autre côté, c’est vrai que avant-hier, le Petit Train du Picodon n’a distribué ni Bob, ni casquette. Ni cagoule. Ni béret. Oualou. Pas l’ombre d’un képi. Alors forcément au France on était un peu déçu, ça manquait de panache comme on dit. Mais pas de panaché, faut pas déconner non plus. D’ailleurs, comme l’ambiance n’était plus à la fête, chacun a payé son godet. Et pour se consoler, plutôt qu’un Ricard, l’un s’est rabattu sur le Rosé et l’autre sur le demi mais il faut bien avouer que c’était pas pareil… Enfin, comme a dit Rosette, il reste toujours les souvenirs.

Habitué 1 : Y a pas à dire, le Tour, c’est quelque chose!
Habitué 2 : Pfff… c’est pas du sport ça, ils sont tous dopés les cyclistes!
Habitué 1 :  Eh! Le tourisme aussi ça le dope! Ha! ha!
Rosette : Bon allez les gars, finissez vos verres, faut que je ferme moi.

Alors, j’étais en retard, c’est vrai, mais voyez bien, j’avais une bonne raison!