127. Déconfiture…

C’est affreux. Je crois que j’ai raté mon confinement. J’aurais dû être plus vigilante, prendre plus de précautions. Certes je suis restée consciencieusement cloitrée chez moi à quelques courses près et pour lesquelles je n’ai pas manqué de remplir mon attestation, je me suis masquée en sortant, lavé les mains en rentrant, j’ai tapé des mains (propres !) à la fenêtre et j’ai même fait un peu de bénévolat… Mais pour le reste, zéro, j’ai tout foiré.
C’est hier soir que l’évidence m’est apparue brusquement alors que je faisais défiler les photos parfaites de ma timeline Instagram. Résultat, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Depuis hier soir, je n’ai pas le choix, je dois regarder la réalité virtuelle en face : j’ai la loose du confinement. Chacun de mes gestes ne fait que me confirmer mon échec. Ce matin par exemple, j’enfile mes baskets pour aller courir, comme tous les jours ou presque depuis 8 mois. Hors le 23 mars, de nombreux parisiens confinés se sont eux aussi découvert des dispositions pour le jogging, le running ou le footing – tous les goûts ing sont dans la nature. Ils se sont littéralement mis à courir les rues alors que pour moi, confinement ou pas, ça n’a rien changé à mes habitudes. La loose je vous dis… De retour de mon déplacement bref, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour de mon domicile, j’ai pour habitude de prendre un café dans lequel je verse bêtement un peu de lait. Grâce à ma timeline, j’ai réalisé que je n’avais pas profité de ma réclusion à fond. J’aurais vraisemblablement pu m’entrainer à dessiner des cœurs, des fleurs, des étoiles ou des cochons d’Inde dans la mousse du lait flottant sur mon café et même, rivaliser avec les meilleurs baristas de chez Starbucks en écrivant mon nom au marqueur sur ma tasse. Mais non, je suis passée à côté. Et ce n’est pas le pire. Il m’arrive parfois de grignoter une tartine avec mon café, ce n’est pas systématique, mais enfin ça m’arrive. Eh bien croyez-le ou non, tout au long de ces huit semaines, que ce soit pour mes tartines ou autre, je n’ai jamais pétri ma propre pâte à pain. Pas une seule miche. L’idée ne m’a même pas effleurée. Je suis systématiquement allée (masquée) m’approvisionner à la boulangerie en Tradition, baguette aux céréales ou pain bûcheron. A l’occasion, j’ai peut-être sorti moi-même une ou deux baguettes du congélo, mais encore une fois, jamais je n’ai fait mon propre pain que ce soit au four, à la machine à pain ou au sèche-cheveux. J’ai honte. 
Et ça ne s’arrange pas au moment de sortir de ma douche, la tête enturbannée dans ma serviette, je regrette aussitôt mon shampoing et mon après-shampoing. Qu’est-ce qui m’a pris de me laver les cheveux ? Encore une fois, j’ai succombé à l’appel fourbe et vicieux de l’hygiène plutôt qu’à celui vivifiant quoique graisseux de la cure de sebum. Dire qu’en plus du bonheur de voir ma tête se couvrir de neige, j’aurais pu avoir le plaisir de la voir se couvrir d’un bloc de margarine… Si ça se trouve, à l’heure du dîner, je n’aurais eu qu’à essorer une mèche de mes cheveux au-dessus de la poêle pour faire revenir un oignon ou des poivrons… Si au moins j’en avais profité pour fabriquer mes cosmétiques moi-même, mais même pas ! Et voilà, ça aussi, c’est raté. 
Sans compter que je me suis obstinée à porter un soutien-gorge (allez donc faire du jogging/running/footing sans soutif !). Mais pendant que je m’accrochais à mes bretelles, le No Bra a fait de plus en plus d’adeptes chez les confinénés, au point qu’on recycle aujourd’hui les push-up en masques et qu’à défaut de FFP2, on se protège désormais avec une touche de glamour grâce à Aubade, Etam ou Darjeeling. Sauf les recalées du confinement comme moi qui portent leur soutifs à l’ancienne, sur leurs nichons de looseuses. Je vous assure, j’ai les glandes. 
Quand je résume, je n’ai pas relu Proust. Je ne me suis pas mise au yoga. Je n’ai pas arrêté de fumer. Je n’ai même pas essayé de m’y mettre. Je n’ai pas pris 5 kilos. Je n’ai pas découvert la magie du Château de Versailles en ligne sur mon écran 16 pouces. Je n’ai pas regardé La Casa del Papel. Je n’ai pas écouté le concert de Christine and the Queens en live sur Insta (ni celui des Clés de Sol à Molette).  Faute de travail, je n’ai pas été en télétravail, faute d’enfants, je n’ai pas revu le programme de CE2 et faute de jardin, je n’ai pas taillé mes rosiers ni éclairci mes carottes. Je ne connais même pas le cours du navet dans Animal Crossing. Je n’ai pas tenu mon Journal d’une du Confinée mais à ma décharge, je n’ai pas de colline ni de tilleul en bourgeon comme Leila Slimani. Je n’ai pas non plus les anticorps qui immunisent Madonna pour sortir faire une balade en bagnole. Je n’ai pas écrit de chanson sur le confinement. Je n’ai pas fait de buzz sur le Net. Je n’ai pas nettoyé les plinthes. Ni derrière le lavabo. Je n’ai pas brassé ma propre bière. Je n’ai pas exploré  les bienfaits du feng shui. Je n’ai pas carrelé ma salle de bain en jaune de Naples. Je n’ai pas fabriqué une tour Eiffel en dés de Mimolette. Je n’ai pas organisé une manif du 1er Mai avec des Playmobils. Je n’ai pas fait du ski sur mon plancher. Je n’ai pas jonglé avec des rouleaux de papier toilette. Je n’ai  même pas été foutue de savourer la volupté de l’ennui.
Faut être lucide, j’ai tout foiré. Je suis une minable, une moins que rien… J’ai raté mon confinement dans les grandes largeurs !  Tout le monde en a profité pour se reconnecter avec son être intérieur, se cultiver, se détendre et se sublimer et moi… oualou ! Je suis resté moi. J’ai tellement honte que quand ce confinement sera enfin terminé, je crois que je n’oserai même pas sortir… Ou alors masquée, à la limite !