112. Au nom du Rose

Mais qu’est-ce que je fais ici? On est dimanche, il est 10h30, il pleut, j’ai froid et je piétine sur un hippodrome au milieu d’une foule en T shirt rose  depuis 20 minutes. Sur un podium à quelques mètres, un énergumène survolté hurle des propos inaudibles dans un micro tandis que dans le lointain, rugissent les basses de Alright  de Jain. Je pourrais être tranquille au chaud sous ma couette à regarder la saison 6 de Orange is the New Black, mais non. Qu’est-ce qui m’a pris? En plus, Taystee vient de se faire coller le meurtre de Piscatella sur le dos et moi je la laisse tomber pour piétiner sous le crachin de l’hippodrome de Vincennes. Et on ne peut pas dire que j’évoque en quoi que ce soit le noble et fier étalon, plutôt la tête du balai à franges d’un agent d’entretien, quoique… Je piaffe d’impatience qu’on annonce enfin le départ. Car si je me suis levée à 8h un dimanche, si j’ai traversé le Bois de Vincennes à vélo sous la pluie, si je me gèle depuis vingt minutes entourée des membres joyeux du CE du cabinet d’experts comptables Grison, c’est que je me suis mis en tête de participer aux 5km allure libre de Odyssea, ensemble contre le cancer du sein. 
Sur le moment ça m’avait semblé une bonne idée. Mais là tout de suite, alors que j’attends désespérément que le Thierry Roland des supérettes arrête de hurler dans son micro pour donner le coup d’envoi, le doute m’assaille. J’aurais peut-être dû me contenter de faire un don et basta… Est-ce que je cours pour Médecins Sans Frontières? Est-ce que je nage pour l’UNICEF? Est-ce que je fais du trampoline pour les Restos du Cœur? Alors pourquoi? Certes, il y a dix minutes, quand la bénévole N° 378  du stand des dossards (juste après le Village d’entreprise, derrière le stand des montres connectées Fitbit, à gauche de celui des protections contre les fuites urinaires Tena) m’a remis le dossard 31647 et mon Tshirt, je suis devenue rose de bonheur, presque autant que mon T shirt d’ailleurs. Il faut dire qu’à ce moment-là, il ne pleuvait pas encore. Et que l’ambiance électrique ajoutait à l’excitation.
Au centre de l’hippodrome, l’énergie de Jessica et Kevin, deux coachs sportifs shootés à la dopamine et perchés entre deux écrans géants sur une scène géante que ne bouderait pas Chimène Badi pour un come back, est communicative. Ils dirigent un échauffement collectif pour plusieurs centaines de participants en transe. Le DJ balance un son de 200000 watts par enceinte, et Jessica et Kevin s’enflamment : allez la foule on lève les bras, ouaaaaais! Allez la foule on saute, ouaiiiiiiiis! Allez la foule on s’accroupit, ouaiiiiis! Chaque nouvelle instruction semble mettre les troupes roses en liesse et allez savoir pourquoi, la scène me rappelle Tintin et le Temple du soleil, lorsque les Incas vénèrent Tintin après l’éclipse. Le ciel sombre me tombe sur la tête sans doute… Autour de moi, les participants que cet échauffement laisse de glace préfèrent dégainer leurs portables et posent à tout va. Qui en T Shirt, qui devant les banderoles, qui sous l’arche de départ… L’excitation est à son comble. Une jeune femme me demande de la prendre en photo. Son visage est pâle et un foulard dissimule mal ses cheveux fins et rares.  Un grand sourire lui barre le visage. « C’est la deuxième année que je participe! C’est fou non?  » me dit-elle en me remerciant. J’acquiesce poliment. Je me rappelle alors pourquoi je suis là et rejoins la ligne de départ, résolue. Et depuis 30 minutes maintenant, j’attends, sous la pluie et les vociférations de MicroMan.  Mais je crois que cette fois on y est, c’est parti! La marée de participants au dossard jaune, ceux qui courent, se met en branle. Le flot rose semble sans fin. Après 5 minutes, le départ des dossards bleu, allure libre, est donné. Sur toute la largeur de la piste, à chacun son rythme,  nous marchons, nous trottinons, nous poussons des poussettes, nous flânons…
Pour ma part je marche. Vite. Ma montre connectée (ce n’est pas une Fitbit n’en déplaise aux organisateurs) m’informe que j’ai un bon rythme de 6,5km à l’heure et un rythme cardiaque raisonnable. Je maintiens mon allure au son de la playlist Salsa Nation de Spotify. Si mes pieds sont à Vincennes, ma tête, elle, est déjà à Bogota où je m’envole dans dix jours. Dix minutes plus tard, entre piano, congas et trompettes, j’ai déjà parcouru un kilomètre, et j’entame le second du soleil plein les oreilles à défaut d’autre chose. Comme une heureuse coïncidence, des fanfares jalonnent le parcours, les cuivres de la première ont des sonorités latines, c’est bien mieux que Jessica et Kevin pour m’encourager et je redouble d’effort quand nous quittons l’hippodrome pour entrer dans le bois de Vincennes. La pluie se calme, une odeur rassurante de sous bois humide m’envahit en même temps qu’une vague de plaisir. Tout simplement celui de marcher… En pleine nature… Entourée de centaines de gens certes, mais avec qui je partage cette marche rose de plaisir apparemment. A la trente huitième minute, je laisse le quatrième kilomètre derrière moi. Plus qu’un? Déjà? Mes jambes fatiguent un peu, mais pas ma playlist! Anda chica! A gozar! Autour de moi, les signes de fatigue aussi se multiplient. Un dossard jaune marche en se tenant les côtes… Je dépasse un groupe d’adolescentes en jupons roses qui discute eye-liner waterproof… Dans le lointain, j’aperçois l’arche blanche de l’arrivée… Elle se rapproche… elle se rapproche… elle se rapproche… Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! Je lève les bras et éclate d’un rire libérateur! Un photographe surprend mon expression de joie infantile!  Je l’ai fait! Et en 47 minutes selon ma montre connectée! La bénévole n°2672893789 me récompense d’un sac de ravitaillement. J’ai la joie d’y découvrir une protection Tena et un kit de démaquillage offert par Yves Rocher. Merci Tena! C’est exactement ce dont j’avais besoin après 5km ! Merci Yves! Les adolescentes derrière moi te seront surement reconnaissantes ! Heureusement, Courmayeur est plus diplomate et plus clairvoyant, il m’offre une bouteille d’eau.  Je bois goulument et me dirige, à pas lents maintenant et un peu sonnée, vers la sortie de l’hippodrome. Un sentiment de fierté me gonfle la poitrine ou plutôt les seins. Parce qu’aujourd’hui, j’ai bougé mon cul pour mes nénés et c’est pas rien.
Je remonte sur mon vélo. Google Maps m’annonce qu’il me reste encore 8,5 km à parcourir avant de rentrer. Je pédale vaillament. Une douche bien chaude m’attend à la maison, ça aussi c’est une bonne cause!

Courses à Paris, Toulouse, Nantes, Dijon, La Réunion etc…
Pour participer l’an prochain, toutes les infos sur www.odyssea.info

Odyssea 2018

51. Bob, Tour et Picodon

Vite, vite! Pardon Monsieur… Excusez-moi Madame… Je suis en retard, j’ai laissé passer notre rendez-vous bimensuel, je suis confuse! Je ne vous ferai pas l’insulte de prétendre que mes implants capillaires se sont infectés ou que j’ai été agressée par le lapin nain de ma voisine, non. Je sais très bien que vous vous êtes sentis délaissés, abattus et envahis par une soudaine neurasthénie. Je le  comprends tout à fait, c’est bien naturel. Navrée, vraiment! Il va de soi que je prends à ma charge tout les frais d’antidépresseurs engendrés par cette négligence involontaire (uniquement sur présentation d’une photocopie de votre carte vitale, de vos trois derniers avis d’imposition et de la garantie de votre lave-linge).
N’allez surtout pas croire pour autant que je prends des vacances au soleil! Certes, techniquement, il est exact que je profite du soleil. Et des 36°C qu’affiche quasi quotidiennement le thermomètre local. Mais si vous vous imaginez que je profite de la piscine? Même pas un plouf! Alors si vous croyez que ça m’amuse! Moi qui m’était finalement acclimatée à la mousson parisienne, voilà maintenant que je me ruine en crèmes solaires pour éviter une pelade disgracieuse! Et puis franchement, est-ce ma faute à moi si cette année, Helios semble avoir décidé de troquer le char solaire pour le camping-car, plus commode pour suivre le Tour de France jusque dans la Drôme? A moins que ce ne soit pour suivre la caravane publicitaire… Eh! On le comprend! S’il pouvait récupérer 50g de nouilles gratos avec le stylo Lustucru assorti, ça ferait un drôle de chouette souvenir de vacances pour ses chevaux! Et si en plus, il pouvait gratter un Bob Ricard ou PMU, sûr qu’il ferait des envieux à la prochaine réunion des Dieux de l’Olympe! Remarquez qu’il en ferait probablement aussi à la terrasse du  France  de Dieulefit…
Figurez-vous que pour ses cent ans, le Tour est brièvement passé par la Place du Chateauras de Dieulefit (en Drôme provençale) avant de s’attaquer vaillamment au Mont Ventoux, poil au genou. Le passage a eu lieu à 120 mètres exactement du troquet Le France mentionné plus haut, j’ai compté (enfin mon voisin, c’est pareil!). Ceci a même fait observer à un habitué particulièrement spirituel de cet établissement que: « Cette année, le peloton, il fait aussi le tour du France! T’as compris Rosette? Le tour du France! Ha! ha! Elle est bonne! ».
Bref, cet évènement était plus que notable, d’autant plus qu’il coïncidait avec la fête nationale du 14 Juillet et le concert des  Zombiz. Bien sûr c’est sans tenir compte de l’époustouflant Petit Train du Picodon les 19 et 20 Juillet et du très festif Picodon chez lui le 11 août, le conseil municipal n’ayant hélas pas pu se mettre d’accord sur les dates éventuelles du Picodon se marie et du  Tirelipimpon sur le Picodon. Ceci mis à part, les habitués du Picodon tout autant que du comptoir à Rosé de chez Rosette la bien nommée, ont préféré commenter l’évènement devant la télé. Commenter et puis surtout arroser. C’est vrai que c’était une belle occasion de sortir les glaçons tout de même! Rosette a même offert sa tournée, c’est pas tous les jours fête! Il faut dire que au France, pour ce qui concerne l’arrosage, on sait les reconnaître les bonnes occasions! Et puis aussi, au France, le Ricard, on l’apprécie mieux en verre que sur un Bob. C’est une question de goût j’imagine. Ou de couvre-chef? Personnellement, le goût de l’anisette en plein soleil ça me filerait plutôt la casquette. A choisir, je préfère les saveurs parfumées et caprines du Picodon. D’un autre côté, c’est vrai que avant-hier, le Petit Train du Picodon n’a distribué ni Bob, ni casquette. Ni cagoule. Ni béret. Oualou. Pas l’ombre d’un képi. Alors forcément au France on était un peu déçu, ça manquait de panache comme on dit. Mais pas de panaché, faut pas déconner non plus. D’ailleurs, comme l’ambiance n’était plus à la fête, chacun a payé son godet. Et pour se consoler, plutôt qu’un Ricard, l’un s’est rabattu sur le Rosé et l’autre sur le demi mais il faut bien avouer que c’était pas pareil… Enfin, comme a dit Rosette, il reste toujours les souvenirs.

Habitué 1 : Y a pas à dire, le Tour, c’est quelque chose!
Habitué 2 : Pfff… c’est pas du sport ça, ils sont tous dopés les cyclistes!
Habitué 1 :  Eh! Le tourisme aussi ça le dope! Ha! ha!
Rosette : Bon allez les gars, finissez vos verres, faut que je ferme moi.

Alors, j’étais en retard, c’est vrai, mais voyez bien, j’avais une bonne raison!