102. Mort c’est mort!

Monsieur Gérard Bedeau, de Lannebert dans le Morbihan, est décédé ce jeudi 7 décembre d’une bête pneumonie à l’âge honorable de 94 ans. Il est mort Gégé. C’est la vie. Sauf que tout le monde s’en fout. Pas d’article dans Paris Match, ni dans le Canard Enchaîné. A peine un avis de décès dans Ouest-France et encore, y avait une coquille à son nom de famille. Fatou, l’aide-soignante, exceptionnellement de garde, a découvert le corps un peu tard, parce qu’elle était dans la salle du personnel à regarder un certain Laurent Gerra pleurer dans la télévision. Elle trouvait ça un peu bizarre, Fatou, ces gens qui pleurent depuis 24 heures, pour gagner des points d’audience. Au pays, on fait ça à la maison, en famille, entre amis, pour se réchauffer, pas devant les caméras.
A l’heure du déjeuner, Fatou est allée lui porter son plateau, mais Monsieur Bedeau n’était déjà plus de ce monde. Même que ça devait déjà faire un moment parce que la chambre commençait à sentir. Ça lui a fait quelque chose à Fatou. Il était gentil Monsieur Bedeau, jamais un mot plus haut que l’autre, pas comme Madame Dubuisson, cette vieille sorcière, toujours à mettre des coups de canne et à mouiller ses draps à la première occasion. Non, Monsieur Bedeau, c’était un de ses petits vieux préférés. Il l’appelait Madame Soleil, il radotait bien un peu en grinçant du dentier, mais il demandait toujours des nouvelles des enfants. Elle a souri, remonté le drap sur le vieux monsieur et mis la pâte de fruits dans sa poche, pour son petit dernier. De toute façon, Monsieur Bedeau, il détestait ça les pâtes de fruits. Fatou a un peu hésité avant de composer le numéro du chef de service. Avant de partir pour les Champs Élysées,  il lui a bien précisé de ne le déranger qu’en cas d’extrême urgence. Était-ce une extrême urgence? Il s’énervait vite le chef et après tout, il n’y avait plus grand chose à faire…  Dans le doute, elle a tout de même laissé un message sur sa boîte vocale. Comme elle a trouvé le numéro sur la table de chevet, elle a pris l’initiative de laisser un message à la famille. Ils ne venaient pas souvent lui rendre visite, mais tout de même, ils voudraient surement savoir. Là encore, répondeur. Décidément. Sur le message, elle a reconnu une chanson de ce chanteur qu’on enterrait aujourd’hui à Paris. Je te promets le ciel… Elle s’est dit que c’était étrange ces paroles. Comment pouvait-on promettre le ciel? Et c’était pour ça que des milliers d’inconnus traversaient la France? Parce que quelqu’un leur avait promis le ciel? Pauvre Monsieur Bedeau! Qui ferait le voyage pour un pauvre vieillard qui n’avait rien promis à personne? Fatou s’est assise près du vieil homme. Tout doucement, elle s’est mise à chanter. Elle s’est dit que peut-être, comme ces gens sur les Champs Élysées, Monsieur Bedeau aurait préféré une chanson du chanteur mort? Mais Fatou n’en connaît pas. Naturellement, elle a entonné une berceuse. Le vieillard avait l’air tellement petit, tellement fragile dans ce lit froid.
Sans que Fatou y prenne garde, la nuit est tombée. Son service était terminé. Le chef ne l’avait pas rappelée. Sans doute que ce n’était pas une urgence. La famille non plus. Sans doute qu’enterrer un chanteur, c’était plus important. Avant de partir, elle a préféré prévenir son collègue pour Monsieur Bedeau. Il s’est mis en colère, les morts faut toujours que ça vienne vous gâcher la vie. Juste le soir où il comptait regarder la rediff’ du concert de Bercy! 
Monsieur Bedeau a été enterré ce dimanche 10 décembre au cimetière communal. Aucun Président de la République en activité ou à la retraite n’était présent. Aucun musicien n’a sorti de guitare. Pour être honnête, il n’y avait quasiment personne aux obsèques de Gégé d’ailleurs, lors de la quête, le curé a récolté à peine 23,80€ pour ses ouailles.
Mais au moment de la mise en terre, Fatou se tenait au bord de la fosse. Elle fredonnait une berceuse en jetant une poignée de terre sur le cercueil.

44. Pas très cathodique

Le technicien chargé du relevé de mon compteur EDF n’en est pas revenu.
Sur la chemise – autrefois – blanche, là où battait son cœur, le badge de Boniface Blandamour (ça ne s’invente pas!) proclamait fièrement Technicien de contrôle. Quoique cela ne relevât pas de ses fonctions officiellement attribuées de releveur électrique, c’est sans doute pour ne pas trahir le glorieux insigne que ce bon Boniface non content de contrôler mon compteur a aussi jugé bon d’examiner tout mon appartement. Fort heureusement, « tout mon appartement », chez moi, c’est assez vite fait! Du salon à la chambre en passant par la salle de bain, parce qu’on ne sait jamais, il y a de ces orignaux parfois, tous les recoins ont été soigneusement inspectés. Mais rien. Non, rien de rien.
Éberlué, inquiet presque, Mr Blandamour a d’abord choisi d’emprunter le mode interrogatif. Avec une voix lente et posée, celle que l’on prendrait pour s’adresser aux tout petits enfants ou aux personnes âgées dont l’esprit vagabond bat gaiement la campagne, normande ou tourangelle, il a demandé « Mais… euh… vous… vous… vous n’avez pas la télé? « .
Un silence gêné a pesé entre nous avant que, prise en flagrant délit, je n’ai d’autre choix que de lui répondre par la négative. 
Incrédule, sonné je suppose par la brutalité de cet aveu, Boniface a répété sa question, craignant vraisemblablement que je ne l’ai pas comprise. Plus fermement cette fois. « Vous n’avez pas la télé?… Vous n’avez pas la télé??? VOUS N’AVEZ PAS LA TÉ-LÉ? ». Cette fois-ci, Boniface avait choisi d’emprunter le mode agressif, celui qu’on prendrait (en vain) pour s’adresser à un adolescent qui refuse obstinément de ranger sa chambre. En d’autres termes, il avait hurlé. De mon côté, j’avais sursauté. En un instant, j’avais eu peur  non seulement (du latin non tantum) que ma confession inattendue n’ait endommagé l’équilibre mental de ce pauvre garçon, mais aussi (du latin sed etiam) de me retrouver seule avec un releveur inconnu potentiellement détraqué.  
Sans doute, avait-il en criant quelque espoir que je ne sois sourde ou du moins, malentendante? Auxquels cas les hurlements s’imposaient et l’absence de poste à mon domicile pouvait éventuellement s’expliquer du fait de mon handicap.
Je m’empressai de détromper Boniface, j’entendais parfaitement. Je lui signalai donc qu’il était inutile de crier, d’autant plus inutile que, si j’avais réellement été sourde, je ne l’aurais pas entendu du tout, qu’il crie ou non. Pour finir, je le félicitai chaleureusement pour le professionnalisme, l’enthousiasme et l’efficacité avec lesquels il avait relevé les pleins et creux de mes consommations électriques, il était l’honneur de sa profession et tout en le complimentant, finaude, je l’invitai à regagner promptement la sortie, en lui indiquant significativement l’emplacement de la porte d’entrée laquelle se trouvait miraculeusement être aussi la porte de sortie.
Boniface, hélas, était peu finaud lui-même et vraisemblablement la porte, miraculeuse ou non, ne lui évoquait pas grand chose. L’absence de téléviseur dans mon salon par contre…
« C’est parce qu’elle est est tombée en panne? NON??? Ah bon??? Mais vous faites quoi le soir, alors? Et pour les infos? C’est important les infos quand même… Moi, je l’aime bien le père Pujadas. Pas de télé… Ben ça!  Moi, je pourrais pas… Rien que pour le foot! Pis la télé c’est instructif… Tenez, ma femme des fois elle regarde Arte… »
Fort heureusement, ma voisine choisit ce moment précis pour ouvrir sa porte détournant ainsi l’attention de Mr Blandamour qui s’empressa d’aller lui vérifier le compteur, vu que c’était bientôt l’heure de sa pause déjeuner. Je ne doute pas qu’il ait également contrôlé son équipement audiovisuel… 
Je n’ai pas pris le risque de répondre à Mr Blandamour de peur qu’il ne s’installe définitivement chez moi. Mais, non, je n’ai pas la tévé. 
Elle est effectivement tombée en panne. Il y a cinq ans. 
Qu’est-ce que je fais le soir, alors? Ça dépend. Un peu de la pluie, un peu du beau temps, un peu de mon humeur… Je regarde un DVD, je repasse (oui, je repasse!!!), je cuisine, je grattouille selon les jours ma baignoire ou ma guitare, je téléphone à ma sœur dans son pays loin là-bas, j’écoute Les grillons de Pierre Vassiliu et je mange du raisin, je vais applaudir à tout rompre Alain Souchon en concert au Trianon, je dîne entre amies avec Valérie ou Stéphanie et on se raconte nos petites vies, je blogue, je m’endors sur un bon bouquin, parfois même sur un mauvais…
Et pour les infos? J’écoute la radio, je lis les journaux, je surfe sur le net, même, je vais au bistro! Je n’ai aucun sentiment particulier pour Mr Pujadas. Mr Pujadas m’indiffère.
Quant au foot, je m’en passe, aisément du reste. Les amateurs voudront bien m’excuser.
Parfois, on me parle d’une émission, d’une série ou d’un documentaire, et c’est l’occasion d’aller regarder la télé en famille ou entre amis! Et puis si je suis curieuse, rien ne m’empêche d’aller chercher le programme sur le Net! Au final, j’ai beau ne pas avoir la télé, je la regarde tout de même, comme tout le monde!
Je ne suis pas de ces « militants » anti télé qui prétendent lire Homère dans le texte le soir, à la chandelle… Parce que, Camarades, la télévision est un horrible outil de propagande à la solde des méchants capitalistes! La télévision ramollit vos neurones! Le petit écran c’est la mort des relations humaines! Satan possède votre téléviseur! Vade retro TF1!
Non, je n’ai rien contre la télévision. Je n’ai rien non plus contre ceux qui la regardent. Contre certains de ceux qui la font, peut-être…  
Je fais simplement partie d’une bande d’originaux qui n’ont pas de télé chez eux et déconcertent les techniciens EDF envahissants.
Ce soir après le sacro saint JT du Père Pujadas, Boniface Blandamour aura un truc incroyable à raconter à sa femme. Quant à moi, à la lumière de ma lampe de chevet, je profiterai des heures creuses pour me plonger dans Freedom de Jonhatan Franzen…