128. Immonde d’après

Dites, c’est moi ou bien le monde d’après ressemble furieusement au monde d’avant ? Moi qui suis d’un naturel plutôt optimiste, ces jours-ci ma sinistrose approche celles de Houellebecq et Duras réunis, d’ailleurs j’ai carrément tendance à voir la vie en morose. Pendant deux mois, on nous a rabâché à longueur de bulletin d’informations que désormais, tout serait différent, que ce virus, tel un électrochoc, allait nous métamorphoser, faire de nous des gens meilleurs. Eh bien c’est réussi ! Il y a dû y avoir une légère erreur de pronostic, parce que le monde d’après ressemble comme deux gouttes de Contrex à celui d’avant. Je lui trouve un sérieux air de déjà vu et même un air chargé de particules fines revenues dare-dare agresser nos poumons aussitôt que le trafic urbain s’est remis en marche. Eh ben alors ? je croyais qu’on devait tous se mettre au vélo ? Moi je croyais qu’après la rue de Rivoli à bicyclette, on allait pagayer sur le canal Saint Martin en canoé, faire le tour du périph’ à cheval, traverser la France en montgolfière ! Mais non, retour à la case bouchons, option pollution. Finis les canards en goguette de la place Colette, les renards qui gambadent entre les tombes du Père Lachaise, les mésanges bleues et les pies bavardes revenues faire la causette square Joseph Champlain. Dans le monde d’après, les oiseaux ferment leur bec et cèdent la place au doux chant du diesel et des klaxons. Dans les parcs, les masques et les gants jetables jonchent les pelouses tout comme les bords de Seine, entre mégots, bouteilles plastiques et restes de pique-niques avant d’aller finir leur triste parcours loin là-bas au fond de la mer.
Dans le monde d’après, aux États-Unis, pour un faux billet de 20 dollars, un homme Noir est décédé après avoir répété « I can’t breathe » au policier qui appuyait fermement son genou sur son cou depuis neuf minutes. Neuf minutes. Une éternité. Et devant ce racisme et ces violences policières identiques à celles du monde d’hier, impuissante, j’ai pleuré.
Dans un autre registre, Jean-Loup Dabadie et Guy Bedos ont fini par se pointer au Paradis pour  rejoindre Yves Robert, Jean Rochefort et Victor Lanoux en attendant que Claude Brasseur se décide à les rejoindre. Apparemment, ils ont préféré se retrouver entre mecs. N’empêche, Marthe Villalonga doit leur manquer. J’espère qu’ils ont prévu un bon petit Médoc pour les retrouvailles. En attendant, ici le monde d’après sent sacrément la naphtaline. Michel Drucker, qui n’a pas l’air pressé de les rejoindre, n’en finit plus d’animer Vivement Dimanche sur son canapé et ce pauvre Nagui attend désespérément de pouvoir prendre la relève… La tévé c’est pas mieux dans le monde d’après…
Rien de bien révolutionnaire non plus entre les pages de ELLE MAGAZINE qui sait garder le sens des priorités : hop ! hop ! hop ! Pas de relâchement qui tienne ! Dans le monde d’après comme dans celui d’avant c’est encore et toujours l’heure de se mettre au régime, histoire de perdre les kilos souvenirs du confinement. Objectif maillot à manches longues (?) pour être la plus belle cet été sur la plage de Middelkerke.
Quelques surprises en revanche du côté de l’Élysée où Manu 1er, à défaut de ministre, consulte le spécialiste du picrate, l’expert du 102, l’apôtre du Calva pour ce qui concerne les débits de boisson, j’ai nommé Jean-Marie Bigard, humoriste de son état, dont l’univers se focalise essentiellement sur le fond de son slip. Gloire à  Jean-Marie, Saint Sauveur des Baltos de France et de Navarre ! Jean-Marie s’est d’ailleurs déclaré intéressé par les prochaines élections présidentielles. Amen ! Pourquoi ne pas solliciter Joséphine Ange Gardien pour l’apprentissage des fondamentaux à l’école primaire ? Et Florent Pagny pour l’optimisation fiscale ? Eh ! Si dans le monde d’après, les artistes sont invités à enfourcher un tigre, tous n’ont pas un fauve sous la main, et puis de toute façon à quoi bon quand les cirques, les théâtres, les salles de spectacles et la plupart des festivals d’été sont plus ou moins contraints de garder leur rideau baissé ? Enfin tous ? Non ! Dans le monde d’après, quand on est un ancien ministre et qu’on part en croisade pour sauver son parc d’attraction historique et Vendéen on reçoit le soutien de l’Élysée, sans aller chercher de jambon ou de fromage ! D’ailleurs, on dirait bien que Robinson, le jambon et le fromage c’est pas trop son truc. Il préfère un Big Mac ou un Frappucino alors il fait la queue sagement devant  Mc Do et Starbucks rue du Faubourg Saint Antoine, tout comme devant Etam, Maison du Monde, Footlockers ou le laboratoire d’analyses médicales…
Et moi, je me balade sous le soleil et je m’interroge. Où est-il le monde d’après qu’on nous a promis ? Où est-il ce monde idéal où on mangera bio, où on ne consommera que l’essentiel, fabriqué dans des conditions dignes, où on prendra soin de l’environnement, où nous serons solidaire ? Il a raison Houellebecq. Le monde d’après ressemble au monde d’avant. En pire. Pas glop. 
A moi le Puy du Fou !

123. Tour de crasse

Cher résidu de détartreur rouillé, 
Hier soir, je me réjouissais de  passer pour la première fois de l’année un agréable moment en compagnie de mon ami Laurent à la Maison Plume au 61 de la rue Charlot (Paris 3ème) avant d’aller dîner. Oui, je fréquente les pâtisseries avant d’aller dîner, et alors ? Tu fréquentes bien les coins de rues obscurs, est-ce que je te juges moi ? Quoique nous ne nous connaissions pas, j’aurais eu plaisir à te faire découvrir les créations sans sucre et sans gluten de Tara, la jeune propriétaire, les unes s’avérant tout aussi savoureuses que l’autre. Autour d’une tasse de thé fumant, nous aurions partagé une tarte… deux si tu es aussi gourmand que moi et peut-être même une galette, épiphanie oblige. Entre les tables dépareillées et les chaises rempaillées de ce petit cocon rassurant, nous aurions appris à nous connaitre… Je t’aurais raconté les joies, les doutes, l’excitation de la vie d’artiste et tu aurais promis de venir m’applaudir le 23 mars prochain au Zèbre de Belleville (n’hésite pas à encourager tes connaissances à réserver !). Tu m’aurais raconté tes joies, tes doutes, l’excitation de la vie de mauvais garçon, je ne t’aurais rien promis et peut-être nous serions nous revus… Bref, nous aurions passé un bon moment, ou tout au moins pas mauvais les pâtisseries aidant, avant de remonter toi sur ta moto, moi sur mon vélo et de reprendre chacun le cours de nos vies passionnantes. Au lieu de ça, alors que je passais un agréable moment en compagnie de mon ami Laurent comme je le disais en introduction, je ne me doutais pas que toi l’espèce de vieux marc de café moisi, toi le résidu de compost d’escalope de veau, toi la vieille branchie d’huître avariée, tu rasais sournoisement les murs des rues Paris, des pinces coupantes au fond des poches de ton Wrangler que j’espère trop petit, pour rejoindre le coin de la rue du Forez où tu as découpé dans la lueur faible et gratuite d’un réverbère municipal, en loucedé et en moins de 30 minutes (saluons ici ta célérité et ta technique) les deux antivols du vélo électrique que j’avais acheté en septembre. J’avais déjà pu apprécier tes talents à domicile, lorsque l’été finissant, tu avais dépouillé mon précédent véhicule électrique, celui avec lequel je m’étais déplacée plusieurs années durant et dont j’évoque encore avec nostalgie les tâches de corrosion qui parsemaient le cadre,  tu l’avais dépouillé donc des deux antivols sécurisés qui le reliaient – sans selle et sans batterie, tu es sans aucun doute un vrai sportif – au mobilier urbain municipal encore, que la Ville de Paris a l’amabilité de mettre gratuitement une fois de plus à ma disposition.  Je te le dis tout net, toi la vieille rognure d’ongle incarné purulent, je te déteste, moi, de toutes mes tripes, de toutes mes entrailles, de tous mes organes, de tous mes muscles et ligaments, et je suis d’un naturel plutôt amical, tout le monde te le confirmera. Tu comprends, ou plutôt non tu ne comprendras pas, pauvre dépôt de piquette bouchonnée que tu es : j’aime faire du vélo dans Paris. J’aime cette sensation, un peu idiote peut-être, du vent qui me fouette le visage. J’aime quand j’enfourche mon vélo, devoir descendre systématiquement l’avenue Gambetta en roue libre, pour aller quasiment n’importe où ! J’aime faire tinter ma sonnette pour avertir les piétons que j’arrive. J’aime chanter à plein poumons devant leurs yeux étonnés. J’aime cette impression que les bords de Seine m’appartiennent. La nuit, j’aime encore sillonner les rues désertes ou, paresseuse, éviter un côte trop raide et faire un détour pour découvrir le Passage des soupirs. J’aime enfin après un diner un peu trop arrosé, prendre l’air et marcher un moment, mon guidon à la main, avant de monter en selle et pédaler en remerciant le moteur électrique de m’aider à rentrer en deux tours de pédales en haut de l’Avenue Gambetta !
Non tu n’y comprends rien. Je ne te demande pas de prendre soin de mon vélo, tu ne le feras pas. Ce matin, grâce à toi, je me sens vide et couillonne et en colère et triste. Je vais aller partager tout ça avec la maréchaussée. A pieds. Tu m’as passé l’envie de pédaler. Pour le moment. 
Cher résidu d’huile de fond de moteur noircie, je ne te souhaite pas une bonne année.