129. Quatrevingt-treize

Chers amis, je ne vais pas y aller par quatre chemins (c’est déjà tout juste si j’ai réussi à en trouver un !) : hier, j’étais à B.
C’était ce qu’on appelle une expérience. Pour la parisienne que je suis, partir en banlieue, c’est partir en voyage. La banlieue, très honnêtement, je connais un tout petit peu.  Et puis, je l’avoue, surtout les banlieues de fiction, bourgeoises, modestes, populaires… La vie est un long fleuve tranquille… Tout ce qui brille… L’esquive… Divine… Les Misérables….  Mais en vrai de vrai, Les Misérables jusque hier je ne connaissais pas du tout du tout…
Cette année, épidémie oblige, on ne tracte pas sur le Pont d’Avignon, à moins de livrer des quatre fromages ou de proposer 20% sur les épilations demi-jambe. J’occupe donc mon mois de juillet à sillonner la Seine Saint Denis pour lire des livres aux enfants. Ils n’ont quasi pas eu d’école, ils n’ont pas eu de copains, ils n’auront pas de vacances (d’ailleurs je me demande s’ils en ont les autres années, des vacances ?), ils ont déjà été bien assez punis comme ça ! Cet été, ils auront donc des histoires, des jeux et plein de livres grâce aux ParcoTruc(k)s du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse. Je vous le dis tout net, c’est drôlement chouette de retomber en enfance, et d’ailleurs on ne peut pas vraiment dire que je m’ennuie.
Bon, côté dépaysement, je dois l’admettre, la Seine Saint Denis, ça n’est pas la Provence : ici point d’aïoli, de mistral, d’Ignace et son petit nom charmant ou de César pour te fendre le cœur ! En revanche pour l’exotisme, je peux te dire que tu es copieusement servi (et pour ce qui est de te fendre le cœur, crois-moi, y a de quoi) ! Ici, les boubous, les saris, les turbans et les masques sont de toutes les couleurs et colorent joyeusement le bitume triste des Cités, les parfums de wolof, de mafé, de couscous flottent entre les fenêtres ouvertes des tours A, B et C et on s’interpelle sans faire de manières en Bambara, Algérien ou Bengali…  D’ailleurs, les enfants m’ont appris à dire bonjour dans leurs langues et me voilà qui apostrophe à mon tour les fenêtres ouvertes : Ani Sogoma ! Salam ! Hyalo ! Comme par magie, des dames en couleurs apparaissent et me répondent en souriant.
Bon d’accord. Les dames enturbannées qui sourient, la cuisine aux mille parfums… Lorsqu’on arrive à B. ce n’est pas le Club Med non plus. Ou bien alors l’équipe d’animation est celle qui a coaché Vincent Kassel et  Mathieu Kassovitz  pour le tournage de La Haine. Mais bizarrement, le matin, lorsque je suis arrivée par le parking où agonisaient les cadavres de voitures désossées, il y avait plus de monde pour me saluer que dans mon propre immeuble ! Lorsqu’on est arrivés avec les copains, entre les immeubles aux murs sales de cette Cité en U (je dirais fin 1970 début 1971), j’ai cru que la gardienne accourait pour nous offrir un Lexomil mais c’était un café, une corne de gazelle et la clé du local des toilettes qu’il ne fallait surtout pas oublier de fermer à clé (quand j’y suis finalement allée après le café, la citronnade, le thé à la menthe, l’eau et le soda au parfum chimique indéfinissable, le canapé éventré et la fenêtre à la vitre cassée avec vue sur la cuvette m’ont coupé l’envie d’y retourner pour le reste de la journée). Avec les copains, on l’a remerciée et on s’est mis au boulot. Sous un arbre, seuls subsistaient les deux pieds en fonte d’un banc public dont on avait volé l’assise (?). Le sol était jonché de mégots de pétards (ceux qui font rigoler, pas les feux d’artifice…). On a retiré ce qu’on a pu, et puis on a installé les livres, les tables, les cerceaux les masques, le gel hydroalcoolique. Au premier étage, une dame en tunique violette a ouvert sa fenêtre  : « Vous faites quoi ? » je le lui ai expliqué. Elle nous a répondu que nous aurions dû faire une nocturne, ici « les enfants ils sont pas dehors avant dix heures… minuit… » Étonnée, j’ai répondu qu’on n’était pas là pour les ados… « Oui, j’ai compris, mais les petits, ils sont pas dans la rue avant le soir… »
Avec le technicien, une affiche a alors attiré notre attention sur le mur. C’était un menu qui ressemblerait à celui d’un kebab ou d’un fast-food, hormis qu’il ne s’agissait pas de commander de la nourriture. Le menu affichait des tarifs de weed ou de shit, en livraison ou à emporter, le numéro de téléphone pour commander était en gras, et au bas du menu figurait la mention insolite (mais rassurante !) « Tous nos livreurs sont équipés de masques et de gel hydroalcoolique. »
Ça tombait bien, un « guetteur » qui nous guettait justement depuis un moment est venu nous demander ce que nous faisions là. Une fois de plus, nous lui avons expliqué. Docteur Bedo a paru enchanté. D’abord, nous ne risquions pas de porter préjudice à son petit commerce en lui volant sa clientèle. Ensuite, les enfants c’est important. Il avait des neveux, des nièces, et apparemment des valeurs : y a que les raclûres qu’aiment pas la lecture. Il allait donc nous envoyer sa famille. C’était gratuit ? Tout ?  Parfait. On n’avait besoin de rien ? C’est sûr ? Fallait pas hésiter…. Il nous ferait un prix. Merci Docteur Bedo !
Devant les tentes, deux petits garçons nous attendaient timidement. Maman les avaient envoyés. Elle leur avait dit qu’on faisait des jeux. Mais des livres… Pffffff…. Ça c’était vraiment trop nul  !  Ils étaient venus s’amuser ! Pas écouter des histoires ! Et puis d’abord, le foot, c’est mieux ! Alors ça j’étais bien d’accord, d’ailleurs, ça tombait bien, justement, j’avais une histoire sur le foot… « Vous connaissez Akissi ? Elle habite en Côte d’Ivoire ? » « Ah Bon ? Nous on est du Mali ? C’est à côté…. mais nous, on n’est plus forts au foot… ! En plus… c’est une fiiiiiiiiiiiiiiiille !  » Donc on a découvert une aventure de Akissi… et puis une deuxième… et puis ensuite, Akim et Moussa sont allés chercher leur petite sœur et aussi leur cousin parce qu’il s’ennuyait à la maison. Et puis Chandra et Fahima nous ont rejoints. Et petit à petit, les dames en couleur ont ouvert leurs fenêtres pour voir ce qui se passait et alors elles sont descendues avec leurs enfants…. et leurs assiettes ! Et alors on a lu ! On a lu :  Le Tracas de Blaise,  La vieille herbe folle, Björn et bien sûûûûr  Le loup en slip (deux fois !). Et surtout on a bien ri ! Entre les livres, les jeux, la citronnade et les 102 parts de gâteau au chocolat, de sablés confiture, de crêpes, de quatre-quart et même d’acras (délicieux!) c’est vrai qu’on ne l’a pas vue passer cette journée. Quand il a été l’heure de tout ranger, Hakim et Moussa m’ont demandé si demain il y aurait encore des histoires. J’ai répondu « Non. Juste aujourd’hui ». Quand ils ont chouiné « S’te plaîîîît ! » j’avais les yeux qui piquent, et j’ai failli répondre « Mais siiiiiiiii ! »
Ce n’est sûrement pas facile la vie en banlieue.
Mais hier à B., sous les arbres, près du banc disparu, j’ai passé une journée magnifique. Merci Hakim, Moussa, tous les enfants et tous les parents (j’ai pris 3 kilos !) 
Cambé ! Beslama ! Bidaya !

    120. Fête de l’Estomac

     

    Ce week-end, avec mon copain Patrick, on est allés en Loire-Atlantique (44). Et en Charente-Maritime (17). Dans les Côtes d’Armor aussi (22). Et au Finistère (29). On a même fait un léger détour par le Vaucluse (84) et l’Ariège (09). Quelles villes on a visitées ? Ben… La Courneuve. Parce que 3200 km en 48h, ça se fait, certes… quand on est chauffeur poids lourd ! Non, nous nous sommes allés à la Fête de l’Humanité. Maintenant on dit plutôt Fête de l’Huma‘. C’est idiot de vouloir amputer l’ Humanité comme ça, déjà qu’elle est pas très en forme. Je sais bien qu’on est trop nombreux, mais tout de même. On pourrait tout aussi bien dire Fête de l’Humain, non ?  Quel que soit son nom, ça rappelle beaucoup le Salon de l’Agriculture tout ça. On est tout plein de moutons à revenir chaque année, on mange comme des porcs et on finit plein comme des vaches ! Avec les concerts et les débats en plus et Trompette la Prim’Holstein, la visite du Président et l’Entarteur en moins.
    Aller à la Fête de l’Humanité, c’est comme s’offrir un petit voyage pour le weekend. On y vient à pied, en car ou en voiture, en famille, entre amis ou en amoureux pour (re)découvrir son folklore, ses coutumes tel le débat incontournable Y a-t-il encore une Gauche en France aujourd’hui ?, s’enivrer de ses parfums enchanteurs entre graillon, urine et ganja, savourer ses spécialités locales : bière tiède, frites grasses et merguez (avec mayo ou ketchup ?)… Et surtout, on ne repart pas sans sa cuite son petit souvenir : T-shirt à l’effigie du Che, biographie du Che, coque Iphone du Che, tapis d’éveil Che, poil du nez du Che… C’est aussi et surtout un voyage musical alors qu’on passe d’une scène à l’autre et qui vous entraine du blues créole (Delgres), à un zouk endiablé (Kassav), en passant  par des rythmes africano-latino-manouches (Zoufris Maracas), ou du slam militant émouvant (Govrache). Et c’est sans compter les compositions rageuses et néanmoins originales (à tout point de vue!) du sympathique Marche ou Grève  au stand de l’Allier, ou au hasard des allées, les nombreuses reprises accoustique, a capella, reggae ou musette du  Temps des Cerises  et de  L’Internationale dont celles approximatives et inspirées de l’obscur Jean-Paul Souffre (à l’instar de son maigre public) au stand ardéchois.
    La Fête de l’Humanité, c’est aussi pratiquer le patois local. On s’appelle « Camarade », on se tutoie chaleureusement. On commence ses phrases par « Pour que la lutte continue… » et on les ponctue par « ces enculés du gouvernement! »
    Et puis, quand on a fait le tour des Allée Jean Jaurés, Georges Marchais, Olympe de Gouge et Joséphine Baker, après les concerts et tout de même, quelques débats revigorants, il est enfin l’heure de passer aux tables ! Aligot, Cassoulet, Gouline*, Tripoux, Mafé, Colombo, Falafel et même Couscous laïque (qui ressemble étrangement à un couscous normal) ! Il y en a pour tous les goûts  et sans se ruiner !

    Si nous allons chaque année Patrick et moi à la Fête de l’Humanité, c’est peut-être parce qu’on n’a pas tout à fait viré à Droite. Et peut-être aussi parce qu’on aime la musique. Mais c’est aussi parce qu’on aime… les huîtres! La Fête de l’Humanité, pour nous, c’est le Finedeclairoscope ! C’est Belonland ! Et pendant que d’autres  courent les 10km de L’Humanité, nous, nous faisons le marathon de la Bretonne, de la Marenne d’Oléron et  de la Bouzigue ! En quarante-huit heures, nous éclusons tous les stands de coquillages pour consommer les douzaines d’huîtres à la douzaine  arrosées de Gros-Plant ou de Muscadet Nantais, de Picpoul du Languedoc ou de Minervois ! Mais nous ne sommes pas exclusifs et visitons volontiers la Guyane quand il s’agit de nous offrir un petit Planteur ou un sorbet coco, la Haute-Saône quand Patrick succombe à l’appel de la cancoillotte, ou l’Indonésie pour piquer une brochette de poulet au piment ! Nous finissons même le samedi en beauté par un crochet Ariégeois entre foie gras, cassoulet et croustade aux pommes arrosée d’un petit Cabernet bio avant de nous attaquer à nouveau aux huîtres mais aussi aux bulots, crevettes et autres bigorneaux de la côte Bretonne le dimanche midi et de finir par une bonne galette au beurre salé arrosée de cidre (bio!)…
    La Fête de l’Humanité, enfin, c’est sentir ses vêtements rétrécir en temps réel, se prendre pour Kane à bord du Nostromo et se demander si une huître géante ne va pas nous ouvrir le bide, rentrer chez soi, se laisser – lourdement – tomber sur son lit, le ventre plein, gavé, saturé de gras et de sucres et se coucher avec 1,7 kilos de plaisir en plus, toucher à l’extase et se dire que ce serait vraiment dommage si la Gauche disparaissait en France… 
    Ce weekend, ce sont les Journées du Patrimoine. 
    Patrick et moi, on ira plutôt voir Anne Sylvestre en concert.
    Fête de l’Humanité 2019, La Courneuve
    * Tourte angevine aux rillauds, Saumur, champignons et crème fraîche !😱

    113. Décalage immédiat

    Le Guide du Routard décrit Villa de Leyva comme « […] l’une des villes les plus touristiques de Colombie, un détour à ne pas manquer. » et comme je n’aime pas manquer, ce matin,  je m’empresse de prendre le Transmileno pour rejoindre le Terminal del Norte – #verdaderacolombiana – et emprunter la navette qui me fera parcourir les 160km qui séparent Bogota de ce « joyau colonial ». Le car part pile à l’heure colombienne, soit cinquante minutes après l’horaire annoncé mais ici, on est philosophe (ou patient?) et personne  ne se plaint. Sans doute la bonne humeur du chauffeur qui reprend gaiment les standards de la salsa colombienne que diffuse la radio est-elle contagieuse. Au fil de la route, sans aucune logique, des voyageurs montent et descendent au beau milieu de nulle part. Parfois même, le chauffeur se contente de ralentir porte ouverte pour accueillir un passager et sa poule (que personne ne s’offense, il s’agit bien d’une volaille!). Ma voisine est de Choconta, elle m’offre généreusement l’une des arepas préparées par sa maman et qu’elle va vendre un peu plus loin. Je ne refuse pas. Par la fenêtre, les crêtes des majestueuses montagnes se découpent sur des nuages épais. Au fil de la route se succèdent les marchands ambulants de fruits multicolores, de bunuelos, d’obleas, de mazamorra et d’empanadas fritas… Depuis 15 jours, j’ai goûté à la plupart. De Medellin à Bogota, j’ai testé le meilleur et le pire de la comida de la calle. Voyager,  c’est aussi découvrir de nouvelles saveurs, non? Entre le yucca, le jugo de lulo, la tomate de arbol et les patacones, je dois reconnaître que je n’ai pas été déçue  côté nouveautés. Pour les saveurs, par contre…. A Guatavita, la bandeja paisa, rencontre improbable entre chili con carne et cassoulet  agrémentée d’avocat et de banane m’a laissée perplexe et avec un apport calorique suffisant pour l’intégralité de mon séjour de trois semaines.
    Après quatre heures de méandres, nous arrivons enfin au Terminal de Villa de Leyva.  Le Routard n’a pas menti. Sous le soleil, le (tout) petit village est paisible  et  accueillant avec ses rues pavées et ses maisons (coloniales, donc) aux balcons massifs de bois sculpté. Un chauffeur de taxi dort sur un banc près de son véhicule. Je ne veux pas le déranger et demande plutôt mon chemin à Google Maps qui me guide laborieusement en 15 minutes jusqu’à la Villa del Angel, mon hôtel du soir qui s’avère être 100 mètres de mon point de départ. Louisa m’accueille chaleureusement. Elle me présente sa fille. Et son mari. Et sa grand-mère. Après un café oscuro avec toute la petite famille et quelques bons conseils,  je pars à la découverte des alentours et avant toute chose de l’incontournable Plaza Mayor, la plus grande de Colombie parait-il. Je ne suis pas déçue, c’est vrai qu’elle est immense. Mais une fois de plus, sur les pavées irréguliers, je suis hypnotisée par la beauté des chaines de montagnes qui semblent veiller sur l’église et les arcades de ses dépendances.
    Il est temps d’aller découvrir les pozos azules, sept lagunes artificielles qui passent du turquoise au vert émeraude selon l’humeur du ciel. Elles se trouvent à 5 kilomètres dans la vallée de Sanquencipá. J’hésite entre m’y rendre à pieds, à cheval ou en vélo? D’humeur baroudeuse, j’opte finalement pour le quad sur les conseils de Diego qui s’ennuie ferme derrière le comptoir de Extremo Boyaca. Pour un haut lieu touristique,  les clients ne se bousculent pas au portillon de sa modeste entreprise, et nous serons seuls pour notre  folle randonnée. Je tressaute à l’arrière d’une Jeep alors que Diego me conduit au garage où m’attend mon bolide. Après une maigre initiation, un demi tour et un dérapage, optimiste ou inconscient, il me juge apte à le suivre.  Plus le choix, j’appuie sur l’accélérateur. La poussière vole sur notre passage. Je prends de l’assurance et la vitesse me grise. Au détour de sentiers perdus, Diego me montre des nids d’oiseaux, des terriers d’animaux inconnus. Enfin, mon échappée sauvage m’entraine vers les pozos d’un vert éblouissant.  Seules quelques chèvres nous tiennent compagnie dans ce décor sublime.
    De retour à l’hôtel, je décline l’invitation de Louisa à dîner avec sa famille. Je mangerai plus tard, encore toute étourdie de cette folle balade et de ces paysages incroyables…
    Au matin, après une visite à un Kronosaure fossilisé, je rejoins Tunja. Je fais la rencontre de Javier et sa femme, musiciens de leur état. Ils m’entrainent à quelques kilomètres, sur les hauteurs de Motavita. Pendant que je déambule entre les herbes plus que hautes à 3600 mètres d’altitude, Javier déplie la toile de son parapente. Dans quelques minutes, ce seront nos ailes et nous survolerons ensemble le Boyaca. Après trois faux départs mouvementés, Juan
    nous rejoint à moto et (vole!) à mon secours en m’épargnant une nouvelle chute. Je n’ai pas le temps de dire ouf que nous flottons déjà à 15 mètres au-dessus du sol, à l’aplomb des montagnes. Alors que le vent nous fouette le visage, une sensation inédite de liberté m’envahit. Nous suivons les courants d’air, et Javier partage avec moi sa région, ses cours d’eau, ses lacs, ses villages ses forêts. Je me sens comme le temps, suspendue. A quoi bon la cocaïne colombienne quand on peut s’offrir ce genre de trip ! C’est déjà le temps d’atterrir. J’accompagne mes nouveaux amis le temps d’un chocolat chaud avant de reprendre le car du soir pour Bogota. Demain, la jungle du Guaviare m’attend.
    C’était mon premier voyage en Colombie. Ce ne sera pas le dernier.

    105. Crise de neige

    Je reviens de vacances. Enfin je reviens. Y a trois semaines déjà. Huit jours de repos, de bien être, de dépaysement total et parfaits. Plage? Farniente? Tropiques? Que nenni ! C’est en Suède que je suis partie, ce pays dont Strindberg, Bergman, Vilhelm Moberg, Henning Menkell et Ikéa m’ont tant fait rêver. Un voyage en plein cœur de l’hiver, entre le cristal et le verre comme dit l’autre. C’est chouette quand un rêve devient réalité. En mieux. J’ai fait le tour d’un archipel, j’ai mangé du hareng, j’ai gravi des tertres funéraires enneigés que j’ai dévalés avec une joie enfantine sur les fesses, j’ai marché sur un lac, j’ai dégusté des kanelbulle, j’ai vu des rennes et des loups, j’ai fait du patin, je me suis baignée dans un lac gelé, j’ai couru me réchauffer dans un sauna avant de recommencer (!) et puis je suis rentrée, heureuse d’avoir vu de mes yeux un pays où je n’avais voyagé qu’à travers les pages de mes auteurs fétiches. Je suis rentrée, apaisée, ravie, enrichie, charmée pour retrouver… la neige! Mais ici, la neige, le froid, le verglas, les bonnets, les écharpes et le thé bien chaud, ça ne me fait pas, mais alors pas le même effet du tout! Ça perd en poésie voyez-vous. J’ai beau me souvenir que Victor Hugo mitraillait la pauvre Fantine de boules de neige, que Zola faisait traverser une tempête de neige magistrale à la Bête Humaine, que Flaubert et Rodolphe prenaient un malin plaisir à faire poireauter Emma, désœuvrée au point de regarder tomber les flocons normands derrière sa fenêtre, le charme n’est pas le même… 
    Vous pourriez me répondre, philosophe que vous êtes, la neige c’est de la neige. A Paris comme ailleurs. Évitez. Parce que si c’est tout ce que vous avez pour alimenter cette conversation, alors on  frôle l’anémie verbale ! Que les choses soient claires, contrairement à la majorité des trois clients matinaux du Café Martin, je ne vais pas ici me plaindre de la gadoue dégueu qui bousille vraisemblablement les bas de pantalons et fait rouiller les chaînes de scooter (!!) et que le langage populaire désigne par bouillasse. Nos amis québecois préfèrent le terme névasse quant à nos amis Suisses (enfin ma pote Salomé) ils sembleraient avoir opté pour l’énigmatique papotche. Enfin tout ça c’est bonnet blanc et blanc bonnet – c’est le cas de le dire –  puisque ça n’est jamais qu’une espèce de soupe de neige marronasse qui couvre trottoirs et chaussées après les passages cumulés du redoux, des pneus, des piétons, des crachats, des déjections (canines et autres), et d’éventuels restes de kebab. Avouez que pour l’inspiration romanesque ou poétique, il y a plus stimulant. Quoique? Dickens ou John Fante auraient bien été du genre à faire leurs choux gras d’un(e?) bon(ne?) papotche!  Sauf que la neige à Paris, ce n’est pas (que) ça. Avant la bouillasse, c’est d’abord cette épaisse couche de meringue sur les allées et les tombes du Père Lachaise, les gargouilles de Notre-Dame, les bancs publics et les Autolib’ tandis que l’hiver saupoudre inlassablement ses flocons cotonneux (on appréciera le lyrisme).  Mais après quelques jours de cette jolie meringue, de ce vacherin éphémère et rare, la joie des enfants retombe et l’humeur des citadins s’assombrit tandis que fleurissent pénis et insanités au détour des pare-brises.
    La neige de Suède était pour moi toute à la fois attendue, naturelle, romanesque, implicite et étrangement, rassurante, apaisante et revigorante. Oui, je sais ça fait beaucoup, mais j’aurais été déçue qu’elle ne soit pas au rendez-vous. A Paris, alors qu’elle s’annonce à nouveau, j’ai l’impression qu’elle voudrait prolonger sa visite comme une cousine de province, qu’elle s’incruste et je m’inquiète de la voir de s’installer durablement. Elle me rappelle que le printemps est encore loin et derrière ma fenêtre, je compte les jours qui me séparent des premières jonquilles du Square Joseph de Champlain comme Emma Bovary comptait ceux qui la séparait de Rodolphe…

     
    Gamla Uppsala

    Paris

    74. NamaStef!

    Que c’est excitant les voyages! D’abord on se plonge dans les guides, on explore les photos sur le Net, on vérifie la météo et en fonction, on s’interroge sur ce qu’on doit emmener d’indispensable dans sa valise : pull ou T shirt? Baskets ou sandales? Oui, mais si on sort? Une robe? Des talons? Et puis encore le pyjama, les sous-vêtements, le maillot (et par conséquent le paréo et la crème solaire qui vont avec), la trousse de toilette, celle à pharmacie, un ou deux bouquins, l’appareil photo et son chargeur, ceux du téléphone et de la tablette… Par précaution on ajoute encore 2 kilos de broutilles superflues puis, dans un élan de clairvoyance superbe, on se demande si les boucles d’oreilles et les chaussettes sont bien nécessaires? On en trouvera sûrement sur place! Alors, on allège la valise boulimique de 200 grammes inutiles et on se sent satisfaite. Au final, deux heures de tergiversations et 18 kilos plus tard, on se dit qu’on est parée à s’envoler pour le bout du monde, le passeport et le billet électronique soigneusement rangés au fond du sac!
    Dans l’avion qui m’emmène à plus de 7000km de chez moi, je suis impatiente comme une petite fille. A travers le hublot, je regarde l’écume des nuages et comme toujours, j’ai envie de plonger ma main dans cette chantilly céleste. L’hôtesse ne prend pas la peine de m’indiquer les issues de secours, néanmoins une voix synthétique m’explique les gestes à exécuter en cas de catastrophe aérienne successivement en anglais, en arabe, en hindi et le dépaysement me gagne. Ici comme ailleurs, le plateau repas que me sert l’hôtesse n’a rien d’appétissant hormis les noms des barquettes réchauffées : Chicken Biryani, Rava Laddhu. Dans l’avion, mes compagnons de voyage sont quasiment tous endormis. Comment peuvent-ils dormir? Pour ma part je suis bien trop excitée et je calme mon impatience en rattrapant mon retard cinématographique avec Twelve Years a Slave. Enfin (enfin!), le commandant de bord annonce notre descente. Il me demande de boucler ma ceinture et obéissante, je m’exécute. Il est 4 heures du matin heure locale, la température extérieure est de 25° Celsius et notre avion se pose en douceur et en pleine nuit sur le tarmac de l’Aéroport de Jaipur, Rajhastan, Inde. 
    Nous ne sommes pas encore montés dans le taxi qui doit nous conduire à l’hôtel que je suis déjà dépaysée! Devant l’aéroport s’alignent les Rickshaws et les Touk Touk Piaggio jaunes et verts. En route pour l’hôtel, peu avant 5 heures, la ville se réveille aux couleurs des carrioles des vendeurs de légumes, des saris des femmes qui frôlent le bitume et des cascades de bougainvillées. Les publicités peintes à même les murs et les inscriptions en hindi ajoutent encore au folklore, la ville entière semble sourire et je ne serais pas autrement surprise de voir commencer une chorégraphie Bollywood au prochain carrefour. Mais non. Ce sera pour demain sans doute. Nous voilà enfin à l’hôtel et je tombe de sommeil et même si j’ai hâte d’explorer la ville et ses alentours, je m’écroule en moins d’une minute sur mon oreiller.
    Au matin pourtant, je suis surprise. La ville rose semble avoir perdu son sourire. A la lumière du jour, le folklore des Rickshaws disparait quand je découvre que ce sont souvent des vieillards qui pédalent laborieusement sous le poids de cargaisons gigantesques. Les saris des femmes balaient non pas le bitume mais des détritus en tous genres et les pieds nus des enfants arpentent des routes jonchées d’immondices. Entre vaches – sacrées peut-être, faméliques sans doute – singes et chiens errants, les hommes trainent des carrioles misérables, proposant de la canne à sucre, des chips, des colliers d’œillets, des cigarettes ou une coupe de cheveux pour quelques roupies. Je découvre ici une misère que je n’ai jamais vue et mes yeux d’européenne gâtée me piquent. D’autant plus que le contraste avec la splendeur des temples et des palais que nous visitons est saisissant. 
    En route pour le Taj Mahal, somptueux de marbre et de pierre précieuses, les tentes rudimentaires et les maisons de torchis s’alignent, côte à côte dans la boue, sur le bord d’une route à peine praticable. Mais comment est-ce possible? Sans cesse, mon cœur balance entre extase et consternation. Ce qui devait être un joyeux séjour touristique devient une expérience humaine étrange autant que riche (sans mauvais jeu de mots), intense et parfois douloureuse. Je suis pourtant heureuse d’être là et de partager ces quelques jours avec ma famille.
    Car au-delà de la pauvreté et du dénuement, nous découvrons la gentillesse et les sourires des habitants. Les petites filles en uniforme reviennent gaiement de l’école et nous saluent joyeusement de la main. Ici et là, ma sœur et moi nous retrouvons bénies. Je caresse mon premier (et mon dernier!) serpent. Je m’émerveille devant des éléphants multicolores. Nous savourons les épices qui saupoudrent chacune de nos assiettes et enflamment nos palais. Et toujours, où que nos yeux se portent, les couleurs chatoyantes semblent contredire la tristesse des rues boueuses.
    Dans l’avion qui me ramène, mes compagnons de voyage sont de nouveau endormis. Cette fois je ne regarde pas l’écran sur le fauteuil de mon voisin. Appuyée au hublot, je repasse dans ma tête les images de ces derniers jours et je mesure ma chance, heureuse, moi qui, comme Ulysse, ai fait un beau voyage…
    Dans les rues de Jaipur

    Le Taj Mahal

    Monkey Palace